Mot de Mustapha Jmahri à l’hommage rendu par l’Association Doukkala

L’Association des Doukkala a organisé samedi 21 juin 2025 dans la grande salle de la Fondation Abdelouahed El Kadiri à El Jadida une rencontre-hommage à l’écrivain Mustapha Jmahri sous le thème : « Les cahiers d’El Jadida pour une mémoire collective ». Le programme de cet événement débuta par la diffusion sur écran de témoignages filmés de quelques chercheurs marocains et étrangers qui s’expriment sur le travail effectué par cet auteur, suivie d’une table ronde avec quatre interventions de Nouzha Skalli, ancienne parlementaire et ministre, Soumaya Naamane Guessous, consultante internationale, Hana Chérigui, professeure de sociologie à l’université Chouaib Doukkali et Olivier Revol, représentant du président de l’Amicale des anciens de Mazagan. La rencontre était modérée par le professeur Abdelouahed Mabrour, ancien doyen de la faculté des lettres d’El Jadida.

Ci-après le mot présenté par Mustapha Jmahri en cette occasion :

Mesdames, Messieurs,
Par votre présence et l’intérêt que vous témoignez à ce projet de recherche, qui vous appartient tout autant, vous faites de ce jour une étape majeure. Je suis très touché par vos marques d’estime et de sympathie qui reflètent la culture d’ouverture et de respect de notre cité.
Il faut dire que l’une des richesses de cette ville tient aux familles raffinées et honorables qui ont composé son tissu démographique depuis sa création en 1820. Originaires de l’ensemble des régions du Maroc, ces familles ont bâti une culture fondée sur la reconnaissance, l’ouverture et le savoir-vivre. Solidement ancrées dans l’histoire de notre cité, elles incarnent et perpétuent les valeurs de citoyenneté et de solidarité.
Aujourd’hui nous sommes réunis autour de mon projet éditorial. Je saisis cette occasion pour remercier l’association Doukkala et son président, Si Abdelkrim Bencherki, qui ont œuvré ensemble pour organiser cette belle rencontre.
Merci à la cheville-ouvrière, le doyen, M. Abdelouahed Mabrour, pour sa mobilisation continue depuis une année pour la préparation de cette journée
Merci à Madame la ministre, Nouzha Skalli, qui, depuis une vingtaine d’années, n’a cessé de m’encourager et de suivre mes travaux ; d’ailleurs elle m’a fait l’honneur de préfacer mon livre sur les femmes d’El Jadida.
Merci à la professeure Soumaya Naamane Guessous pour sa lecture fine et engagée de mes œuvres.
Merci à la sociologue Hana Cherigui qui a mené une réflexion profonde sur les Cahiers d’El Jadida.
Merci aussi à Olivier Revol, représentant du Président de l’Amicale des anciens de Mazagan, pour son texte qui met en exergue la dimension mémorielle de l’Autre dans mes écrits.


Après une trentaine d’ouvrages et plus de 400 articles publiés en 32 ans, les Cahiers d’El Jadida sont devenus une composante presque incontournable du paysage culturel local et régional. Ils constituent en quelque sorte une modeste encyclopédie sur cette région stratégique de médiation entre le nord et le sud, entre la mer et la plaine, entre la cité et la campagne, entre le Marocain et l’étranger.
Tout a commencé au sein de l’association des Doukkala à El Jadida en 1990. J’étais invité par feu Si Mohammed El Fathi pour participer à l’atelier « L’écriture et la Région », animé par le sociologue Abdelkébir Khatibi et le romancier français Claude Ollier. Khatibi m’avait alors proposé à la fin des travaux de l’atelier (avec son neveu Mourad), de préparer une bibliographie sur la cité d’El Jadida.
C’est ainsi que le premier numéro fut consacré à la bibliographie. Devant l’intérêt suscité, je sortis un deuxième puis un troisième ouvrage, et ce malgré les difficultés rencontrées au niveau du manque d’archives et de la documentation. Sur un registre plus personnel, je me suis alors engagé dans un travail de mise à niveau de mes compétences en français, car j’avais commencé à écrire en arabe. Écrire dans deux langues n’est pas chose aisée.
Dans l’ensemble, ces travaux donnent une idée de l’évolution de la cité depuis l’arrivée des Portugais au XVIème siècle, puis du Protectorat et de l’Indépendance jusqu’aux années 1970. L’on comprend alors qu’El Jadida est une ville qui évolue dans le temps non seulement aux niveaux de l’occupation de l’espace, de l’urbanisme, de la population, de la sociologie du tertiaire, mais aussi au niveau culturel et émotionnel.
La plupart de ces travaux sont des recherches inédites, certains thèmes n’ayant pas été abordés jusque-là. Je citerai à titre d’exemple mon ouvrage sur le port d’El Jadida, ou bien celui sur les Consulats étrangers, ou encore mon étude sur les mariages mixtes entre colons européens et femmes doukkalies. Devant l’inexistence d’écrits sur certains sujets et l’impossibilité d’accéder aux archives administratives locales, je n’avais d’autre choix que d’employer la démarche du détective. J’ai donc privilégié deux approches méthodologiques : l’une directe, en recherchant des archives privées, bien que rares au Maroc, l’autre indirecte, en faisant appel aux anciens de la cité pour qu’ils m’apportent leurs témoignages. Le croisement de ces deux approches m’a permis d’avoir des connaissances sans cesse renouvelées.
La longévité de ce projet est principalement due, dans le contexte un peu limité de la recherche et de l’édition au Maroc, aux conseils de mon initiateur Abdelkébir Khatibi : travailler dans le cadre d’un projet et créer son propre lectorat. Après avoir lancé Les cahiers d’El Jadida, j’ai pu, le temps passant, cerner le profil de mes lecteurs formés principalement de porteurs de cette mémoire partagée : les Marocains ayant vécu à El Jadida au temps du Protectorat, les Jdidis de confession juive issus de la diaspora et les Européens, notamment Français, anciens de Mazagan. Ces personnes ainsi que leurs héritiers sont demandeurs de cette histoire qui s’était transmise surtout oralement.
Accumulés depuis plus de trente ans, ces travaux ont aussi permis de créer une histoire d’El Jadida pour le tourisme et les visiteurs. Péroncel-Hugoz, grand reporter émérite au journal Le Monde, avait consacré un article sur le site d’information Le360 me considérant comme « la personne qui sait tout sur El Jadida ». Au-delà de son exagération verbale, il a témoigné comme observateur de l’utilité des Cahiers d’El Jadida. En marge de mon travail d’écriture, je reçois parfois des messages de lecteurs me sollicitant pour des informations sur certaines familles, ou encore pour des photos d’anciennes maisons ou de sépultures de leurs proches. Je m’efforce toujours de leur rendre ce service.
C’est grâce à votre précieux appui que le projet des Cahiers d’El Jadida poursuit son développement. Je vous remercie sincèrement pour votre générosité et votre bienveillante attention.
Merci

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