El-Jadida, au temps où la ville rêvait encore


El-Jadida… Il y a plus d’un siècle.
Bien avant que le centre-ville ne connaisse l’asphalte, avant que les avenues ne prennent leurs noms, avant que les façades ne deviennent familières aux générations de Jdidis, une ville était déjà en train de naître, lentement, patiemment.
Dans la poussière des chemins et le silence des terrains encore vierges, des ingénieurs et des architectes français travaillaient comme des fourmis. Ils dessinaient, mesuraient, traçaient, calculaient. Ils posaient les premières pierres d’une ville qu’ils ne verraient peut-être jamais achevée, mais dont ils imaginaient déjà les contours.
Ils ne savaient pas que, quelques décennies plus tard, des générations de Jdidis allaient grandir dans cette ville, y courir sur les trottoirs, s’attarder sur ses places, flâner le long de ses boulevards, tomber amoureux de ses façades et conserver, au fond d’eux-mêmes, les images d’une El-Jadida qui avait une âme.
Ils ne savaient pas non plus qu’un jour viendraient des élus communaux qui, au nom d’un étrange « développement », s’emploieraient à effacer une partie de ce qu’ils avaient construit.
Raser d’abord.
Réfléchir ensuite.
Et parfois, ne même pas savoir quoi construire à la place.
C’est peut-être cela, le plus douloureux : détruire sans avoir de vision, effacer sans avoir de mémoire, remplacer sans avoir de projet.
Une ville ne se construit pourtant pas seulement avec du béton, des engins et des pelleteuses. Elle se construit avec du temps, de la mémoire et une certaine idée de l’avenir.
Ces hommes d’il y a plus d’un siècle, eux, travaillaient pour demain.
Aujourd’hui, certains semblent travailler contre hier.
Et l’on voudrait appeler cela du patriotisme.
Quel drôle de patriotisme que celui qui commence par oublier ce qu’il prétend aimer.
El-Jadida d’autrefois s’éloigne ainsi, doucement, comme une barque qui disparaît dans la brume du large. Il ne reste parfois qu’une vieille photographie, une façade oubliée, un bout de trottoir, un arbre centenaire ou le souvenir d’une avenue pour nous rappeler qu’ici, autrefois, quelqu’un avait rêvé d’une ville.
Une ville que nous avons reçue en héritage.
Et que nous sommes en train de laisser partir, morceau après morceau.
Il y a des villes que l’on détruit avec des bulldozers.
Et puis il y a celles que l’on détruit avec l’oubli.
El-Jadida semble connaître les deux.

Abdellah Hanbali

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