Elle était revenue à El Jadida le cœur rempli de nostalgie. Comme tant de Marocains du monde, elle avait économisé toute une année pour offrir à ses enfants quelques semaines au pays de leurs racines. Mais ce qui devait être un retour aux sources s’est transformé en une profonde désillusion.
Dans une boulangerie du quartier Saâda, un simple geste citoyen a suffi à déclencher une avalanche d’insultes. En voyant une cliente jeter son ticket de caisse par terre, Siham lui fait remarquer, avec calme, que chacun devrait contribuer à garder la ville propre. La réponse est cinglante : on la traite de « vulgaire immigrée », on lui reproche de venir d’Europe et de se croire supérieure. Personne ne cherche à savoir que le darija est sa langue maternelle, ni que son cœur est resté profondément marocain.
« J’ai été humiliée dans mon propre pays », confie-t-elle, encore bouleversée.
Au-delà de cette altercation, c’est le visage d’El Jadida qui la blesse. Une ville qu’elle ne reconnaît plus. Des rues négligées, une saleté omniprésente, des infrastructures touristiques insuffisantes, tandis que les prix, eux, ne cessent de grimper. Le contraste est cruel entre les ambitions affichées d’un Maroc tourné vers le monde et la réalité vécue par ceux qui reviennent avec l’espoir de retrouver un peu de leur enfance.
Elle évoque cette époque où les villes étaient plus accueillantes, où le respect de l’espace public allait de soi, où l’on revenait au pays pour retrouver une chaleur humaine plus que des infrastructures. Aujourd’hui, dit-elle, certains ne voient plus dans les Marocains résidant à l’étranger qu’un portefeuille ambulant.
« Je préfère désormais passer mes vacances ailleurs, dans un endroit propre, respectueux, où je ne serai ni insultée ni méprisée », écrit-elle avec amertume.
Ses derniers mots résonnent comme un adieu douloureux : « Je ne reviendrai plus. »
Derrière cette phrase, ce n’est pas seulement une vacancière déçue qui s’exprime. C’est une partie de la diaspora marocaine qui se sent parfois étrangère sur la terre de ses ancêtres. Une douleur silencieuse qui mérite d’être entendue, car un pays ne se construit pas seulement avec de grands projets ou des événements internationaux. Il se construit aussi par le civisme, le respect de l’autre et cette hospitalité qui faisait jadis la fierté de nos villes.
Quand ceux qui reviennent par amour repartent avec le cœur lourd, c’est toute une mémoire qui s’efface, et un peu de l’âme d’El Jadida qui s’éloigne avec eux.
Abdellah Hanbali
