Il fut un temps où El-Jadida respirait la douceur de vivre.
Une ville élégante, paisible, où chaque avenue semblait avoir été dessinée avec soin, où les jardins invitaient à la flânerie, où les bâtiments publics racontaient l’ambition de ceux qui les avaient conçus.
Cette ville-là s’efface peu à peu, comme une vieille photographie dont les couleurs s’estompent sous les assauts du temps.
En vingt ou vingt-cinq ans à peine, la France avait réalisé ici, comme dans tant d’autres villes du Maroc, des ports, des routes, des voies ferrées, des écoles, des théâtres, des espaces publics… Un héritage qui, malgré les décennies, continue encore de rendre service.
La véritable interrogation n’est donc pas de savoir qui a construit hier. Elle est de comprendre pourquoi, après plus de soixante-dix ans d’indépendance, nous avons tant de difficultés à bâtir avec la même ambition, ou simplement à préserver ce qui nous a été légué.
À mes yeux, une partie du mal trouve son origine dans notre système de gouvernance locale.
Les conseils communaux, censés être les artisans du développement, se sont trop souvent transformés en théâtres d’intérêts particuliers, de calculs électoraux et d’ambitions personnelles.
Certes, il existe des élus compétents, honnêtes et profondément attachés à leur ville. Heureusement. Mais ils semblent trop souvent noyés dans un système qui décourage l’excellence et banalise la médiocrité.
Le résultat saute aux yeux. Des projets qui n’aboutissent jamais. Des espaces publics qui se dégradent. Un patrimoine qui disparaît dans l’indifférence. Des décisions prises sans vision d’ensemble. Et, surtout, cette impression douloureuse qu’El-Jadida perd peu à peu son âme.
Une ville ne s’écroule pas en un jour. Elle se défait lentement, au rythme des occasions manquées, des renoncements et des choix dictés par le court terme.
Chaque mandat laisse une cicatrice supplémentaire, jusqu’au jour où l’on réalise que la cité que l’on aimait n’existe plus que dans les souvenirs.
Il est peut-être temps d’oser une réflexion profonde sur ce modèle. Une ville ne peut être gouvernée comme un simple enjeu électoral. Elle mérite une vision, une compétence et un véritable sens du bien commun.
Car l’Histoire retient toujours les bâtisseurs. Les démolisseurs, eux, ne laissent derrière eux que des regrets… et cette nostalgie silencieuse qui envahit le cœur de ceux qui ont connu l’El-Jadida d’autrefois, celle où la beauté n’était pas un souvenir, mais un art de vivre.
Abdellah Hanbali
Les bâtisseurs et les démolisseurs
