Il était arrivé à El-Jadida en 1963 avec l’idée d’y passer trois années, le temps d’une mission d’enseignement. Le destin, lui, en avait décidé autrement. La ville, alors encore empreinte de son charme discret, de ses avenues paisibles, de sa plage élégante et de sa douceur de vivre, l’a retenu dans ses filets. Et lui s’y est abandonné avec bonheur.
Soixante-trois ans plus tard, Léo Sellier est toujours là. La France, où il est né, ne lui inspire plus la même nostalgie. Son véritable port d’attache est devenu El-Jadida, cette ville qui l’a adopté comme l’un des siens et à laquelle il a rendu, tout au long de sa vie, une fidélité sans faille.
Son parcours professionnel se confond avec une partie de l’histoire de l’enseignement à El-Jadida. Il débute à l’école Mohammed Triî ( actuelle Al Mansour Addahbi), poursuit à Abou Chouaïb Addoukkali, avant d’achever sa carrière au lycée Ibn Khaldoun. Entre-temps, il occupe les fonctions de conseiller pédagogique puis d’inspecteur, mettant son expérience et sa passion au service de plusieurs générations d’enseignants et d’élèves.
Son métier lui a offert le plus beau des passeports : celui du cœur. En côtoyant des milliers de jeunes Jdidis, il a appris leurs habitudes, leurs joies, leurs peines et leurs rêves. Eux, en retour, ont découvert un homme profondément humain, exigeant mais juste, qui a su gagner leur estime et leur affection. Son visage est rapidement devenu familier dans les rues de la ville, au point que beaucoup oubliaient presque qu’il venait d’ailleurs.
En 1984, avec la marocanisation progressive des postes d’enseignement, Léo Sellier rejoint le lycée Lyautey de Casablanca, où il poursuivra sa carrière jusqu’en 1997. C’est là qu’il fonde l’Amicale des professeurs et du personnel administratif, une association qui continue encore aujourd’hui de faire vivre l’esprit de solidarité qu’il avait insufflé.
Mais l’appel d’El-Jadida était plus fort que tout. À l’heure de la retraite, il y revient naturellement, comme on revient chez soi. Fidèle à son tempérament de bâtisseur, il crée en 2004 le Club de pétanque d’El-Jadida. Pendant des années, il se démène sans compter, organise des tournois régionaux et nationaux, frappe à toutes les portes pour trouver les financements nécessaires et maintenir le club en vie.
Puis survient la pandémie de 2020. Le coronavirus n’emporte pas seulement des vies ; il brise aussi des projets et des passions. Faute de moyens, le club disparaît, laissant derrière lui un goût d’inachevé, comme une page que l’on aurait voulu continuer à écrire.
Aujourd’hui, Léo Sellier poursuit paisiblement son chemin dans cette ville qu’il aime profondément. Des milliers de Jdidis, anciens élèves devenus médecins, enseignants, ingénieurs, artisans ou retraités, croisent encore son regard avec le même respect et la même affection. Ils savent ce qu’ils doivent à cet homme qui leur a consacré sa vie.
Il est des hommes qui naissent quelque part, mais qui choisissent leur véritable patrie avec leur cœur. Léo Sellier est de ceux-là. Son accent est peut-être resté français, mais son âme, elle, parle depuis longtemps le langage d’El-Jadida. Et lorsque, avec un sourire serein, il affirme qu’il est heureux chez lui au Maroc, on comprend que certaines histoires d’amour ne connaissent ni frontières ni date d’expiration.
Abdellah Hanbali
Léo Sellier, le Français qui a choisi El-Jadida pour patrie de cœur
