Cette vue du centre-ville d’El Jadida nous ramène à une époque où la cité respirait l’élégance, la vie et l’espérance. Un centre urbain édifié en à peine une vingtaine d’années, entre 1912 et 1930, avec une cohérence architecturale remarquable, témoin d’une ville qui regardait résolument vers l’avenir.
Pour beaucoup d’entre nous, ce décor est celui de l’enfance. Celui des rues animées, des bâtiments publics vivants, des portes qui s’ouvraient chaque matin au service des citoyens. Chaque façade racontait une histoire, chaque édifice avait une âme.
Aujourd’hui, le silence a remplacé l’effervescence. Les volets sont clos, les fenêtres murées, les murs se fissurent et les toitures s’effondrent lentement.
Le deuxième arrondissement, l’ancien hôtel de police, l’Office des Mines, l’ancienne pharmacie communale qui assurait jadis les permanences de nuit, la perception… Autant de bâtiments emblématiques abandonnés à leur triste sort.
À l’exception du musée des anciens combattants, installé dans l’ancien Bureau arabe, c’est tout un pan de la mémoire de la ville qui agonise sous nos yeux.
Cette lente agonie n’a rien d’une fatalité. Elle ressemble davantage à une stratégie. Une politique du laisser-périr, où l’on attend patiemment que le temps accomplisse ce que personne n’oserait assumer ouvertement : transformer un patrimoine vivant en ruines, jusqu’à ce que leur disparition paraisse inévitable.
Alors les questions s’imposent:
Pourquoi un tel abandon ?
À qui profite ce naufrage organisé ?
Qui tire les ficelles de cette longue déchéance ?
Qui attend que le fruit soit suffisamment mûr pour apparaître, demain, en prétendu sauveur, récupérer ces lieux pour une bouchée de pain et présenter comme une renaissance ce qui n’est, au fond, que l’aboutissement d’un abandon savamment entretenu ?
Pendant ce temps, El Jadida s’enfonce dans une forme de nuit. Ses bâtiments, autrefois si vivants, ne sont plus que des silhouettes fantomatiques, des carcasses sans voix qui veillent sur nos souvenirs comme des zombies de pierre. Ils semblent attendre, dans un dernier souffle, qu’une conscience collective se réveille avant qu’il ne soit définitivement trop tard.
Une ville ne meurt pas seulement lorsque ses murs s’écroulent. Elle meurt lorsque ceux qui en ont la responsabilité acceptent que sa mémoire se désagrège, pierre après pierre, dans l’indifférence générale.
Il est temps que cette mascarade cesse. Il est temps de sauver El Jadida avant que son âme ne soit, elle aussi, réduite en poussière.
Abdellah Hanbali
El Jadida : quand on laisse mourir une ville pour mieux la « sauver »
