Les Jdidis de ma génération se souviennent certainement de ces personnages qui faisaient partie du décor quotidien de notre ville et qui demeurent, aujourd’hui encore, gravés dans notre mémoire. Ils étaient bien plus que de simples commerçants ou artisans : ils incarnaient l’âme d’El Jadida.
Marcel Proust parlait de sa célèbre « madeleine », capable de faire renaître tout un monde de souvenirs. Nous aussi, nous avons nos madeleines. Il suffit qu’un parfum vienne effleurer notre odorat ou qu’une saveur retrouve le chemin de notre palais pour que ressurgissent, intactes, les images d’une époque heureuse.
Comment ne pas évoquer Fouikhra et son incomparable thé à la zizoua, dont l’arôme attirait les habitués à toute heure de la journée ? Autour d’un verre brûlant se nouaient des conversations interminables où se mêlaient rires, anecdotes et débats passionnés.
Comment oublier Bba Sordo, dont le modeste établissement était un véritable lieu de rencontre ? On y dégustait un café à la saveur inimitable, tandis que les voix d’Oum Kalthoum, de Mohamed Abdelwahab ou d’Asmahane s’échappaient du tourne-disque, enveloppant les clients d’une douce nostalgie.
Les amateurs de poisson se pressaient chez Bba Mohandis ou Tchikito dont les fritures faisaient la réputation de la ville. Leur goût reste, pour beaucoup, un souvenir inégalé.
Et que dire de Bba Mahmoud, dont le mythique sandwich nappé d’une sauce piquante était devenu une véritable institution ? Des visiteurs venaient parfois de loin pour goûter cette spécialité qui avait largement dépassé les frontières d’El Jadida.
Ces hommes n’étaient ni des célébrités ni des personnages officiels. Pourtant, ils ont laissé une empreinte profonde dans la mémoire collective. Ils faisaient partie de notre quotidien, de notre jeunesse, de nos amitiés et de ces petits bonheurs simples qui donnaient à la ville son charme incomparable.
Aujourd’hui, les lieux ont changé, les enseignes ont disparu et les générations se sont succédé. Mais tant qu’il restera des Jdidis pour raconter leurs souvenirs, Fouikhra, Bba Sordo, Mohandis, Bba Mahmoud et tant d’autres continueront de vivre dans le cœur d’El Jadida.
Mustapha Abou Ibadallah
