El Jadida, à une heure du matin… où est passée la ville que j’aimais ?

Il était une heure du matin.

J’ai décidé de sortir marcher un peu, de profiter de cette fraîcheur nocturne qui, autrefois, suffisait à elle seule à nous réconcilier avec la ville. À cette heure où El Jadida semblait s’assoupir doucement, j’espérais retrouver quelque chose de son charme, de cette atmosphère particulière qui faisait autrefois son identité.

Mais de charme, il ne fut malheureusement pas question.

Ce que j’ai découvert m’a plutôt laissé sans voix.

À droite, à gauche, devant les commerces, aux abords des restaurants et jusque sur les passages empruntés par les piétons, des sacs-poubelles éventrés, des cartons, des détritus de toutes sortes. Des commerçants, ambulants ou installés derrière leurs vitrines, se débarrassent de leurs déchets comme bon leur semble, sans le moindre égard pour la rue, pour leurs voisins ou pour ceux qui viendront marcher là quelques minutes plus tard.

À certains endroits, le promeneur doit littéralement patauger dans les détritus pour poursuivre son chemin.

Et le plus triste n’est peut-être pas de voir ces montagnes d’ordures. Le plus triste, c’est de voir des familles dîner à quelques mètres seulement de ces décharges improvisées, comme si l’insalubrité était devenue une composante ordinaire du paysage.

Mais où va El Jadida ?

Certes, la société ARMA n’est pas exempte de reproches. Loin de là. La collecte des déchets est loin d’être à la hauteur des attentes d’une ville qui aspire à être touristique et qui accueille chaque été des milliers de visiteurs.

Certes aussi, la responsabilité des autorités locales est engagée. Le renouvellement du contrat avec cette société par l’actuel président du conseil communal, Jamal Ben Rbiâ, continue d’interroger une partie de la population.

Mais il serait trop facile de tout mettre sur le dos d’ARMA ou de la commune.

Car il y a une autre réalité, plus dérangeante encore : le comportement du citoyen jdidI s’est profondément dégradé.

Le Jdidi d’aujourd’hui n’est plus tout à fait celui d’hier.

Celui d’autrefois avait ses défauts, certainement. Mais il avait aussi une certaine éducation, une pudeur, un respect de l’espace commun. Il savait que la rue n’était pas une poubelle et que la ville appartenait à tout le monde.

Aujourd’hui, trop souvent, on jette, on salit, on dégrade… puis on accuse les autres.

Peut-être avons-nous perdu quelque chose de beaucoup plus précieux que la propreté de nos rues : le sentiment d’appartenir à une ville et d’en être responsable.

Je repense alors à l’El Jadida d’antan.
À ses rues plus modestes mais plus propres. À ses nuits paisibles. À ses habitants qui connaissaient leurs voisins. À cette ville où l’on pouvait marcher longtemps sans avoir le sentiment de traverser une décharge à ciel ouvert.
Cette El Jadida-là n’était pas parfaite.
Mais elle avait une âme.
Aujourd’hui, cette âme semble parfois enfouie sous les sacs-poubelles.
Et le plus inquiétant est que nous ne sommes peut-être qu’au début d’un long processus de dégradation. Car une ville ne se dégrade pas seulement lorsque ses rues deviennent sales. Elle se dégrade lorsque ses habitants finissent par considérer cette saleté comme normale.

Alors, à quoi ressemblera El Jadida demain ?
La réponse ne dépend pas uniquement du conseil communal, ni d’ARMA, ni des autorités. Elle dépend aussi de nous. Et peut-être surtout de nous.
Car le jour où certains citoyens accepteront de vendre leur voix, lors des prochaines échéances électorales, contre quelques billets, ils ne vendront pas seulement un bulletin de vote. Ils hypothéqueront un peu plus l’avenir de cette ville qu’ils prétendent aimer.
À une heure du matin, je voulais simplement respirer la fraîcheur de la nuit. J’ai finalement respiré autre chose.
La nostalgie d’une ville qui fut belle… et la crainte de celle qu’elle est en train de devenir.
Abdellah Hanbali

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