Lalla Zahra : une tombe au milieu des vivants… et un mystère qui refuse de mourir

Par Abdellah Hanbali

À El Jadida, il est des lieux qui racontent davantage que des pierres. Ils racontent des croyances, des légendes, des silences… et parfois même les contradictions d’une ville qui avance sans jamais vraiment solder son passé.

Au cœur du quartier qui porte son nom, la tombe de Lalla Zahra continue de défier le temps, les certitudes… et le simple bon sens.

Pour les uns, Lalla Zahra était une femme pieuse, dont la sagesse et la sainteté auraient traversé les générations. Lorsque les épreuves s’accumulent, qu’un mariage tarde à se dessiner, que la chance fuit ou que le cœur ploie sous le poids des soucis, nombreux sont ceux qui viennent encore solliciter sa baraka, espérant qu’un souffle invisible allège leurs peines.

Mais une autre histoire circule, tout aussi ancienne, tout aussi tenace.

Selon bien des Jdidis, cette tombe ne serait pas celle d’une sainte… mais celle d’une humble ânesse. Une fidèle compagne des résistants marocains qui, durant des années, transporta vivres, armes et munitions jusqu’à épuiser ses dernières forces. Par reconnaissance, les combattants lui auraient offert une sépulture digne des humains. Zahra… puis, avec le temps, Lalla Zahra.

La légende est belle. Elle dit beaucoup de la gratitude populaire. Mais elle laisse une question suspendue : qui repose réellement sous cette tombe ? Une femme vénérée ou un animal élevé au rang de symbole ?

Les plus anciens racontent même qu’à l’origine, la sépulture se trouvait au milieu de la chaussée avant d’être déplacée sur le trottoir lors du réaménagement du quartier. Vérité historique ou mémoire reconstruite ? Nul ne semble aujourd’hui pouvoir trancher.

Pendant ce temps, la vie poursuit son cours.

Les voitures défilent sans répit. Les piétons, eux, sont contraints de contourner la tombe en empiétant sur la chaussée, au risque de leur vie. Des accidents dramatiques s’y sont déjà produits. Et pourtant, rien ne change. Comme si le temps lui-même avait renoncé à résoudre cette étrange équation.

La situation frôle parfois le burlesque. En privé, certains parlent de « Lalla H’mara », à voix basse, avec ce mélange d’humour et de prudence propre aux sujets que l’on préfère ne pas bousculer. D’autres s’en offusqueraient sans doute. Chacun protège sa vérité, chacun entretient son récit.

Mais au-delà de la légende demeure une réalité bien tangible : une tombe occupe toujours un trottoir étroit d’une avenue parmi les plus fréquentées de la ville, obligeant les passants à défier quotidiennement la circulation.

Si cette sépulture est celle d’un être humain, sa place naturelle est dans un cimetière. Si elle appartient réellement à cette courageuse ânesse devenue légende, elle mérite sans doute un hommage digne, expliquant son histoire aux générations futures, plutôt qu’un monument transformé malgré lui en obstacle urbain.

Entre foi, mémoire populaire et impératifs de sécurité, El Jadida semble prisonnière d’un étrange entre-deux. Comme si personne n’osait toucher à ce morceau de passé, de peur d’ébranler les croyances des uns ou les souvenirs des autres.

Et la ville continue de passer devant Lalla Zahra, chaque jour, sans jamais vraiment s’arrêter.

Faudra-t-il un accident de trop, une décision de justice… ou même une fatwa pour sortir de cette impasse ?

En attendant, Lalla Zahra demeure là, immobile, silencieuse, observant les vivants contourner les morts… tandis que le mystère, lui, refuse obstinément de mourir.

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