Comment El Jadida revit sous la plume de Mustapha Jmahri

Fouad LAROUI
Romancier – critique littéraire

Pour Mustapha Jmahri, l’enfance est un champ inépuisable d’anecdotes, de souvenirs, de choses vues, et dans ce champ il glane, ici et là, pour composer des histoires qui nous émeuvent, nous amusent ou nous étonnent. Sans prétention, elles recèlent toujours en elles quelque chose de précieux : une morale, une leçon, un détail oublié qui, comme la madeleine de Proust, fait soudain surgir avec force le souvenir des jours passés. À sa touche de conteur, ces instants reviennent intacts, irréfragables, indifférents aux outrages du temps.
Dans son recueil de nouvelles « Figues et châtiment », paru chez L’Harmattan, c’est toute la petite bourgade qu’était alors El Jadida qui revit sous sa plume : les sandales en plastique, les épis de maïs grillés, les figues chapardées, mais aussi Madame Dufour et son cinéma mythique, les maîtres d’école et les personnages pittoresques. En ranimant ce passé, Jmahri ne se comporte pas seulement en conteur ; il s’impose comme l’historien local des Doukkala. Cette catégorie de chroniqueurs est de plus en plus prise au sérieux, car on se rend compte désormais que la vérité des choses ne se trouve pas dans les grandes synthèses historiques d’où l’homme est exclu. Il n’y a de réel que l’existence des hommes, de chacun d’eux, et ces « vies minuscules » dont on découvre ici quelques fragments ont autant d’importance que la geste d’un empereur. C’est dire si le conteur fait œuvre importante sans avoir l’air d’y toucher. On rendra d’ailleurs un jour hommage à ceux qui font, infatigables, cette Histoire locale. On use parfois de cette expression avec un brin de condescendance, mais y a-t-il un autre type d’Histoire ? Sans le local, point d’universel : Alexandre le Grand lui-même ne se comprend que si l’on connaît la vie quotidienne dans la cité grecque.
Pour la cité d’El Jadida, Mustapha Jmahri est sans aucun doute le meilleur connaisseur. Sa constance dans l’effort et son enthousiasme resté intact se mesurent à l’œuvre de sa vie : la série des Cahiers d’El Jadida, qui célèbre son trente-troisième anniversaire depuis ses débuts en 1993. Dans ce cadre, il s’est notamment intéressé au mythique lycée Ibn Khaldoun, fondé en 1925. Cet établissement centenaire fait partie de la poignée d’institutions qui ont formé les premières élites du Royaume, de la fin du Protectorat aux premières années du Maroc d’après l’Indépendance conquise en 1956. Le pays lui doit des figures majeures telles que Abdelkrim El-Khatib, Hosni Benslimane, Tahar El Masmoudi, le mathématicien Abdeslam Mesnaoui, le général Abdelhak El-Kadiri, l’ancien premier ministre Driss Jettou, André Azoulay, ou encore Maurice Kakon. Jmahri en retrace l’histoire mouvementée avant d’offrir un bouquet de témoignages et de récits, parfois savoureux, fournis par d’anciens élèves marocains et étrangers. L’anecdote devient ici le premier matériau de l’Histoire.
Au-delà de cet établissement, l’œuvre de Mustapha Jmahri frappe par sa grande diversité. Outre ses travaux sur les relations de la Cité avec l’extérieur ou sur la présence portugaise pendant presque trois siècles, il a mené des études thématiques variées. Il a ainsi consacré des recherches à l’apport des médecins européens, à l’expérience des agriculteurs colons, à l’histoire des femmes jdidies sans oublier l’évocation du passage dans les Doukkala d’écrivains célèbres comme Antoine de Saint-Exupéry et Grethe Auer. Non, décidément, il n’y a pas d’Histoire locale ou petite, et tout se vaut dans la chronique du temps qui passe. Sans tapage, sans esbroufe, Jmahri a fait œuvre utile. Ce travail de mémoire, qui ne gâte rien, procure un vif plaisir de lecture après quoi il ne reste plus qu’à espérer que sa ville reconnaisse un jour ce qu’elle lui doit, et à lui dire tout simplement : merci.
Fouad LAROUI

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