Pratiques de pêche riveraine à Sidi Moussa : le récit des Pillet

Par Mustapha JMAHRI

Ce texte a été rédigé avec l’aide d’Henri Pillet, ingénieur à la retraite, né en 1946 à Mazagan et passionné de voyages et de photographies. Sa famille exploitait à l’époque une ferme située au kilomètre 32 sur la route de l’Oulja. À travers ses souvenirs de jeunesse, il met en perspective les données géomorphologiques récentes de Sidi Moussa grâce à un document cartographique explicatif de sa propre initiative. Ce plan mémoriel permet de redécouvrir la morphologie vécue de cette zone côtière entre les années 1940 et 1960, tout en localisant les infrastructures familiales et les pratiques traditionnelles de l’époque.

La lagune de Sidi Moussa est une zone humide côtière d’une importance écologique capitale, située dans le périmètre territorial des communes rurales d’Ouled Aissa et de Sidi Abed, au sein de la province d’El Jadida. Véritable pôle de biodiversité, elle constitue un lieu privilégié de ponte et d’alevinage naturel pour plusieurs espèces marines, telles que les mollusques, les crustacés et les poissons, ainsi qu’un refuge pour les oiseaux d’eau migrateurs et sédentaires. Classée site protégé depuis 1978, la lagune abrite un complexe écologique considérable, servant notamment de halte migratoire entre l’Europe et l’Afrique pour plus de 114 espèces d’avifaune. Au gré des saisons, elle accueille ainsi des cigognes, des hérons cendrés, des spatules et des flamants roses. Le site présente également un autre aspect : lorsque la marée basse dévoile des îlots de végétation au milieu du chenal, les animaux viennent s’y nourrir.
Aujourd’hui, le paysage de cette lagune porte les stigmates des pressions humaines et climatiques. Certaines salines y sont désormais asséchées, tandis que d’autres se retrouvent envahies par les algues. Au cœur de ces marais salants, Henri Pillet, qui a vécu dans la zone, se rappelle avoir observé de magnifiques colonies de flamants roses qui conféraient alors au lieu une atmosphère magique.

Une lagune intermittente
Une étude scientifique, publiée en mai 2018 dans la revue internationale Journal of Scientific Research and Studies, intitulée « The geomorphological heritage of the Oualidia and Sidi Moussa lagoons: assessment and promotion for a sustainable human and socio-economic development », indique que, sur le plan géomorphologique, la zone de Sidi Moussa forme une dépression inter-dunaire intermittente, composante à part entière de la dépression peu profonde de l’Oulja, structurellement enclavée entre la falaise morte à l’est et la barrière dunaire à l’ouest. Menée par Mounia Khoukhouchi, Ezzoura Errami, Najwa Hassou et Mehdi Irzan, cette publication met en lumière le rôle des infiltrations d’eaux souterraines douces et de la nappe phréatique qui alimentent la zone dépressionnaire en arrière des dunes. Ce système d’alimentation hydrique par le sous-sol a favorisé historiquement l’installation de marais salants (salines) et de zones humides, bien que le secteur ne possède pas de chenal de communication permanent à double sens avec l’océan.
Cependant, les récits des anciens habitants permettent de reconstituer la véritable morphologie historique de ce secteur. Comme le rappelle Henri Pillet, et comme le corrobore l’isolement géomorphologique soulevé par l’étude scientifique, le site de Sidi Moussa ne présentait pas le caractère d’une lagune permanente : elle ne l’était vraiment qu’à marée basse, contrairement à la lagune de Oualidia située plus au sud. À cette époque, seuls quelques riverains de Sidi Moussa possédaient une barque utilisée pour la pêche riveraine, et personne ne venait de contrées lointaines pour y pêcher. En réalité, ces riverains étaient avant tout des primeuristes qui ne pratiquaient la pêche que de manière occasionnelle.
Pour illustrer et comprendre cette configuration, Henri Pillet propose un document cartographique explicatif de la zone. Il fonctionne parfaitement comme un plan de situation historique, localisant les infrastructures anthropiques (fermes, hôtels) par rapport aux structures naturelles (dunes, anse, falaises).
Ce plan démontre visuellement que la lagune de Sidi Moussa n’était pas un bassin permanent, confirmant ainsi l’étude géomorphologique suscitée. Le repère numéro 5 illustre parfaitement cette « anse formant lac à marée basse », prouvant l’isolement du site par rapport à l’océan. De plus, le plan trace une véritable géographie humaine et logistique de l’époque : il permet de reconstituer le cheminement difficile des pêcheurs à travers les dunes (point 4) depuis la ferme familiale (point 2) jusqu’à l’océan, et fixe dans l’espace les frontières de cette communauté, de la ferme du grand-père au nord (point 1) jusqu’au site effondré de « la voûte » au sud (point 8).
L’océan y était alors extrêmement poissonneux. On y trouvait une grande quantité de poissons, essentiellement des mulets mais également des bars, et les sorties en mer permettaient de ramener régulièrement de la langouste. Nicole Pillet confirme cette abondance en se souvenant que son père y pêchait de superbes sars et des pageots. À cette époque, des pêcheurs marocains locaux venaient régulièrement jusqu’à la maison familiale pour proposer des langoustes et des araignées de mer fraîches qu’ils transportaient directement sur leurs vélos.

Les techniques de pêche
La topographie imposait cependant des techniques de pêche bien spécifiques selon les secteurs. Au nord de Sidi Moussa, la pêche se pratiquait exclusivement à la ligne depuis les rochers et non en embarcation. Henri Pillet se souvient précisément de cet épisode : « Lorsque nos parents allaient pratiquer la pêche au lancer sur les rochers au nord de Sidi Moussa – pour y aller, on empruntait les chemins formés par les talus des salines et on remontait au-delà de l’anse utilisée pour la barque –, c’était à marée basse. Cela facilitait l’accès à un territoire de rochers nettement plus important, parsemé de trous d’eau très poissonneux. Pendant que les adultes pêchaient, nous, les enfants, découvrions une multitude de vasques d’eau laissées par le reflux de l’océan. Avec nos épuisettes, nous pouvions capturer quantité d’animaux marins : des petits poissons restés piégés, des poulpes ou des crevettes… Tout cela pullulait ! J’y suis retourné depuis : il n’y a strictement plus rien dans ces vasques lorsque la mer se retire. Autre évolution : dans les années 1950, les coquilles d’ormeaux abondaient sur notre plage ; on n’en trouve aujourd’hui quasiment plus. »
La famille Pillet, connue dans le secteur sous le nom de « oulad Biyi », possédait une barque dont l’usage était strictement réservé à la zone protégée à marée basse. Au sud de Sidi Moussa, les pêcheurs se postaient sur les falaises face à l’océan, notamment dans un endroit emblématique nommé « la voûte », en référence à une arche rocheuse naturelle qui s’est effondrée depuis. Plus bas, à Oualidia, comme le remarque l’universitaire Hervé Diot, la pêche sur les falaises privilégiait l’usage de violets (ou tuniciers) comme appâts traditionnels.
Le littoral n’était pas le seul garde-manger des riverains. La chasse y était particulièrement prisée, qu’il s’agisse de la chasse au perdreau dans les collines ou de la chasse au canard lors des passages migratoires saisonniers.
Henri Pillet ajoute que, dans les années 1940-1960, ils ne sortaient dans la barque de son grand-père qu’à marée basse, lorsqu’une anse calme et presque fermée se formait juste en face du kilomètre 32. L’eau y était alors si cristalline qu’on pouvait observer les fonds marins à plusieurs mètres de profondeur. La mise à l’eau de cette embarcation relevait d’un véritable effort collectif, bien loin des infrastructures modernes et des baraquements de pêcheurs qui ont fleuri un peu partout sur la côte ces dernières décennies : « La barque était conservée dans un hangar et on la remorquait jusqu’à la dune : ensuite toute la famille s’y mettait pour la mener jusqu’à l’eau. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, nous n’utilisions pas la rampe bétonnée située face à la villa La Brise. On empruntait la piste logée derrière la ferme de mon oncle Pierre pour atteindre la dune. Il fallait ensuite remonter la dune à la force des bras en soulevant la barque, puis la tirer péniblement jusqu’à l’eau. »
Pour franchir ce rempart de sable et atteindre la magnifique plage où les familles passaient des journées entières, le père de Nicole Pillet, qui était primeuriste, utilisait quant à lui un tracteur afin de tracter sa propre barque au-dessus de la grande dune. À El Jadida, la mémoire collective locale avait d’ailleurs baptisé ce rivage si prisé « la plage Pillet ».
Vingt ans après le retour en France du grand-père, l’embarcation d’Henri Pillet reposait encore intacte dans son hangar d’origine, avant de disparaître. Elle a probablement été utilisée par Amsalem, l’ancien contremaître de Pierre Pillet (oncle d’Henri) et nouveau propriétaire des lieux, qui habitait en haut de la colline et qui avait reçu la famille lors d’une visite au Maroc en 2008.
Sauvegarder cette zone humide, c’est aussi honorer la mémoire d’un littoral où la nature et l’homme ont longtemps coexisté en parfaite harmonie.
Jmahrim()yahoo.fr

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