Dans les années 1950, dans la région de Skhour Rehamna, il y avait un puits loin du douar, creusé près d’un ruisseau dit oued Zinoune, qui faisait son chemin entre deux très hautes collines. On ne savait pas qui l’avait creusé ni quand ; mais comme il avait une eau saumâtre, il était abandonné et seuls quelques bergers de passage en période de transhumance, l’utilisaient pour abreuver leur bétail qui devait trouver cette eau potable, surtout au moment des chaleurs d’été. Ce puits se trouvait dans un lieu éloigné des agglomérations, et les habitants conseillaient toujours leurs enfants d’éviter de s’y approcher. Cette consigne était bien observée, mais il arrivait que certains s’aventuraient et profitant parfois de suivre une brebis ou une vache égarée, ils allaient voir de très près ce puits curieux.
En une matinée glaciale d’hiver, c’était au tour de mes deux frères aînés qui gardaient le bétail à proximité, de faire cette mésaventure, et leur curiosité les a conduits à s’approcher trop du puits pourtant interdit aux petits.
On ne savait pas comment le plus jeune qui voulait regarder à l’intérieur avait été attiré pour plonger tout droit vers le fond et faire aussitôt surface. Il commença à crier et à pleurer en appelant son frère qui était choqué et ne savait quoi faire, sinon mettre ses jambes au cou en arpentant la colline presque abrupte, et se diriger vers la maison pour avertir. Il courait si vite qu’il attira l’attention d’un berger qui gardait au loin ses moutons sur le versant de l’autre colline opposée. Celui-ci comprit très vite et se dirigea vers le puits, en courant et en se demandant peut être pourquoi tout à l’heure il y avait deux enfants, et que maintenant il n’en y avait qu’un seul qui fuyait. Il traversa le ruisseau dont l’eau lui arrivait aux genoux, et arrivé au puits, il entendit les pleurs et cris d’appel au secours provenant du fond, ce qui le rassura que l’enfant qu’il avait pressenti tombé dans le puits était encore en vie. Il lui parla en lui disant de ne pas avoir peur car il allait descendre pour le faire monter. Et très rapidement, cet homme se déshabilla presque complètement, prit la corde qu’il avait sur lui, en fixa un bout au gros rocher qui était à coté, et noua l’autre bout autour de son ventre et descendit prudemment en mettant les pieds dans les trous creusés dans la paroi intérieure. Il lui fallut descendre quelques quinze ou vingt mètres avant d’atteindre l’eau sur laquelle flottait mon frère qui n’arrêtait pas de crier et de pleurer. Une fois l’ayant atteint, mon frère s’accrocha à lui par toutes ses forces en le suppliant au nom des ancêtres et des enfants, de le sauver et de ne pas l’abandonner. L’homme le tranquillisa et lui demanda de rester calme et de ne pas bouger, mais le noyé ne cessait de gesticuler et de supplier. Le sauveur défila la corde de son corps et l’enfila à nouveau autour de leurs deux corps et ordonna à mon frère de se taire et d’attendre.
Attendre quoi en fait ? Le malheureux sauveur, dans sa précipitation n’avait pas prévu comment il allait remonter. Il y avait bien la corde fixée au rocher, mais comment faire pour remonter tous les deux, et ce froid qui risquerait de lui causer une crampe. Il n’y avait personne jusqu’à cet instant qui pourrait intervenir ; la seule providence espérée dépendrait de l’autre enfant qui aurait déjà demandé du secours. Donc, il n’y avait qu’attendre.
En effet, mon autre frère arriva à la maison où il n’y avait que ma mère et moi, mon père étant absent, il nous annonça en haletant la catastrophe. Et ma mère, sans attendre qu’il ait terminé son récit, courut vers le puits en criant et en se tapant les hanches. Mon frère la suivit en courant malgré sa fatigue, moi aussi je suivis en criant et en pleurant, ce qui attira l’attention de quelques voisins qui suivirent eux aussi en courant. Deux jeunes hommes qui avaient vite fait de comprendre la situation, avaient déjà précédé ma mère au puits.
Tout le monde participait, d’autres cordes furent lancées, et on fit remonter les deux noyés.
Mon frère grelottait et ses dents grinçaient, le sauveur aussi, mon frère avait une blessure sur la partie pariétale de la tête dont il gardera la cicatrice pour toujours. On enfila, mon frère dans un drap de laine et le sauveur reçoit une djellaba que portait un voisin, puis on alluma du feu pour les réchauffer. Le sauveur invité à nous accompagner à la maison pour manger et boire quelque chose de chaud, déclina en s’excusant et en déclarant qu’il ne pouvait abandonner ses moutons qui profiteraient de son absence pour se disperser au risque de s’égarer ; et après s’être bien chauffé, il rendit la djellaba, remit ses vêtements et repartit vers son troupeau suivi de nos regards d’admiration et de reconnaissance.
Mon frère sauvé et soigné de sa blessure, nous raconta par la suite que lorsqu’il tomba au fond du puits, il avait été d’abord submergé par l’eau et que ses pieds avaient bien touché le fond, mais sans savoir comment, il avait été soulevé à la surface et gardé flottant, les yeux dans les yeux en face d’un serpent qui tournoyait autour de lui, sans toutefois l’approcher. Ma mère répliqua que ce serpent était l’ange gardien, un saint du bled incarné en serpent qui tira son fils du fond du puits et le maintint à la surface jusqu’à l’arrivée des secours.
Quant à moi, quand je me rappelle de ce drame, je ne cesse de penser à Si Houmane le sauveur providentiel, qui, au risque de sa vie et dans un geste héroïque de bravoure, avait sauvé la vie à mon frère qui aurait péri dans cet accident. Cet homme aurait fait semblant de n’avoir rien vu et aurait quitté les lieux. Il se trouvait si loin que personne n’aurait à lui demander des comptes ou lui faire endosser une quelconque responsabilité.
Mais que voulez-vous ? C’est la magnanimité des gens de la campagne qui est toujours présente quand il le faut.
DES CRIS AU FOND DU PUITS…Par M’barek BIDAKI
