Le dimanche 17 mai 2015 restera une date sombre pour la mémoire culturelle d’El Jadida. C’est sur un trottoir de l’avenue Mohammed Rafy que fut retrouvé le corps sans vie de Mhammed Berrechid, génie de la musique arabe et pilier du groupe local Ouarchane. Aujourd’hui encore, son héritage résonne avec une émotion particulière.
Multi-instrumentiste hors pair, Berrechid a marqué l’histoire dès 1967 avec l’orchestre Al-Ouafa, avant de devenir l’âme musicale d’El Jadida. Portant l’orchestre de la ville vers la célébrité lors de l’émission Mawahib, son talent était tel que le groupe mythique Jil Jilala tenta de le recruter. Pour le retenir sur sa terre natale, le regretté Abdelali Demkila fonda la troupe Ouarchane, dont Berrechid devint le virtuose incontesté, faisant vibrer le luth, le violon et la flûte avec une sensibilité rare.
Aujourd’hui, en réécoutant sur YouTube l’une de ses mélodies les plus poignantes, j’ai souhaité partager cet échantillon de notre patrimoine à l’oreille experte d’une violoniste mazaganaise, Chantal Dieudonné, résidant aujourd’hui en France. Son regard, à la fois technique et émotionnel, permet de confirmer, si besoin était, la dimension universelle du génie de Berrechid. Chantal Dieudonné, professeure au Conservatoire dans le Tarn en France, souligne la profondeur de l’artiste. Voilà ce qu’elle m’a écrit :
« Ce violoniste, Berrechid, est concentré sur sa mélodie, il cherche les effets d’ornementations des notes principales. C’est le propre de l’art du musicien improvisateur. Il traduit les chants de son entourage, de son environnement et se laisse inspirer par son humeur. Les musiciens de l’époque Renaissance ou de musique ancienne ornaient aussi les chants en les répétant de manière différente à chaque fois, tout comme les musiciens de Jazz ; mais à chacun son langage ! Après la longue période classique où tout est codifié et noté précisément, l’intérêt pour ces musiques libérées reprend vigueur. Si la musique n’est pas soumise aux décibels qui écrasent le son avec une amplification sonore, elle peut reprendre ses lettres de noblesse grâce à la sensibilité et à l’improvisation. J’ai reconnu dans sa manière de jouer, l’atmosphère entendue à la radio à l’époque de ma petite enfance. »
Chantal Dieudonné souligne ici que Mhammed Berrechid était un créateur de l’instant dont l’art rejoint les grandes traditions mondiales de l’improvisation. En comparant son jeu aux musiques de la Renaissance ou au Jazz, elle explique que sa force réside dans la capacité à libérer la mélodie des codes rigides pour privilégier la sensibilité. Pour elle, cette musique retrouve ses « lettres de noblesse » car elle refuse l’agression sonore moderne au profit d’une expression humaine profonde.
Pourtant, derrière cette gloire artistique, les aléas d’une vie tourmentée l’ont peu à peu emporté. Les dernières années de sa vie furent un véritable calvaire, marquées par l’implacable progression de la maladie : amputé d’une jambe à cause du diabète et devenu aveugle, il s’est retrouvé sans domicile fixe. Il s’est finalement éteint seul dans la rue. Avec lui, c’est une partie de l’âme musicale d’El Jadida qui s’évapore, laissant derrière elle le goût amer d’une immense ingratitude mais le souvenir d’une mélodie éternelle.
Jmahrim()yahoo.fr
Chronique de Mustapha Jmahri : Chantal Dieudonné écoute la mélodie de Mhammed Berrechid
