Mustapha Jmahri, un pionnier de l’histoire locale

Par: Hassan Ait Hammou (sociologue)

Chercheur marocain en micro-histoire, Mustapha Jmahri, auteur-éditeur des « Cahiers d’El Jadida », est considéré comme un pionnier de l’histoire multiculturelle d’El Jadida et des Doukkala. Journaliste de formation, il a consacré plus de 30 ans de sa carrière à documenter l’histoire locale, le patrimoine et la mémoire collective d’El Jadida et des Doukkala
En 2024 et 2025, son œuvre fut couronnée par trois hommages successifs marquant la reconnaissance de ses pairs et des institutions : l’Association des Doukkala, l’Institut Français d’El Jadida et la Fondation Chouaib Doukkali célébrant son travail de mémoire sur la ville et la région. L’Association des Doukkala a organisé une grande rencontre-hommage le samedi 21 juin 2025 à la Fondation Abdelouahed El Kadiri à El Jadida, sur le thème : « Les cahiers d’El Jadida pour une mémoire collective ». L’événement a réuni de nombreuses personnalités, dont la ministre Nouzha Skalli, la sociologue Soumaya Naamane Guessous, Hana Chrigui de l’université Chouaib Doukkali et Olivier Revole, représentant l’Amicale des anciens de Mazagan. Des témoignages filmés d’universitaires marocains et étrangers ont également été présentés pour illustrer l’impact de son œuvre.
L’Institut Français d’El Jadida a également consacré un événement spécifique à l’auteur le 1er mars 2024 célébrant « 30 ans de recherche sur la ville ». La rencontre a mis en lumière la dimension collective de son travail, citant le soutien de figures telles qu’Abdelkébir Khatibi, Fatima Mernissi, Nelcya Delanoë ou Fouad Laroui.
Lancée depuis plus de trois décennies, la série emblématique « Les Cahiers d’El Jadida » comprend une trentaine d’ouvrages (et plus de 400 articles) traitant de divers aspects de la ville, allant de son urbanisme à ses figures historiques. L’importance de ce travail réside principalement dans son approche de micro-histoire, qui privilégie l’humain et le détail là où la grande histoire nationale reste souvent généraliste. Par cette collection, il a comblé un vide documentaire majeur sur l’histoire sociale, portuaire et communautaire de Mazagan.
En 2022, il a fait don de ses archives personnelles de recherche à l’institution Archives du Maroc afin de pérenniser la mémoire de la région. Ce qui fait que ses travaux sont aujourd’hui une référence confirmant que son travail a acquis un statut de source primaire pour la recherche locale et nationale.

Acteur culturel
Mustapha Jmahri est un acteur central de la vie culturelle locale et nationale, participant à des colloques et des tables rondes à El Jadida et dans d’autres villes pour transmettre cette mémoire aux jeunes générations. Pour sa rigueur et sa passion pour sa ville d’origine, son travail est régulièrement salué par des intellectuels comme Fouad Laroui, Grigori Lazarev, Mohammed Ennaji, Mustapha Lektiri, Soumaya Naamane Guessous et Abdallah Fili. Sa notoriété repose sur un travail de bénédictin entamé en 1993, qui lui vaut aujourd’hui le titre de « mémoire vivante d’El Jadida ».

Il est régulièrement sollicité par des étudiants et des chercheurs nationaux et étrangers pour son expertise sur la mémoire et la culture locales. Il promeut activement le rôle de l’historien local comme l’un des acteurs du chantier de la régionalisation au Maroc.
Il est aussi l’un des rares à avoir cartographié l’évolution de la ville : ses écrits servent de base pour comprendre l’origine de certains édifices, bâtiments et demeures historiques. En 2014, il a analysé, dans un livre, l’importance stratégique du port dans l’histoire de la région Doukkala.
Son approche multiple a mis en valeur le passé multiculturel d’El Jadida qu’il a minutieusement documenté : la présence de la communauté juive et son rôle économique, l’influence des familles européennes et leur intégration, la coexistence religieuse et sociale au sein de la Cité portugaise. Ainsi des centaines de témoignages d’anciens résidents (Marocains musulmans et juifs, Français, Portugais, Espagnols) furent sauvés. Plusieurs de ces ouvrages privilégient les récits de vie qui documentent le quotidien, les métiers disparus et l’ambiance des quartiers d’autrefois.
Comme il l’explique lui-même, son travail prépare le terrain pour les futurs historiens professionnels. En archivant des documents privés, des photos de famille et des actes notariés inédits, il a constitué une base de données unique qu’il a désormais léguée à l’État via les Archives du Maroc.
En publiant principalement en français, mais en traitant de sujets profondément marocains, il permet aux chercheurs étrangers d’accéder à l’histoire marocaine locale, à la diaspora (les anciens de Mazagan) de maintenir un lien avec leur ville natale et aux jeunes Jdidis de se réapproprier l’identité plurielle de leur ville.

Démarche collective
Pour mener cet effort de fourmi, Mustapha Jmahri a opté pour un travail d’équipe. La méthode collaborative, qu’il a lui-même valorisée lors du Salon du livre et de l’édition de Rabat en 2025, était, comme il avait dit, une source d’enrichissement et de complémentarité. Audit Salon il a défendu cette vision dans le cadre du panel « Historiens des marges ».
Ce côté collectif, vient peut-être de sa formation journalistique qui l’incite naturellement à favoriser la relecture, le conseil et le partage d’informations. En effet, d’autres historiens et chercheurs l’ont relu, ou conseillé, des témoins ont écrit, d’autres ont accepté d’être interviewés, des gens lui ont donné des documents -photos, archives-, des correspondances ont été entretenues, des recherches de personnes et des adresses ont été effectuées. En s’éloignant de l’isolement classique du chercheur, il intègre des témoignages directs, des interviews et des archives privées fournies par des particuliers
Sa démarche repose, globalement, sur un réseau de contribution d’historiens, de correspondants et d’amis qui enrichissent ses recherches par des documents ou des relectures critiques. En tant qu’historien de la proximité, Jmahri transforme ainsi la recherche historique en une aventure humaine et collective, prouvant que la mémoire d’une ville se construit mieux à plusieurs.
L’objectif fondamental dans ce travail « Les Cahiers d’El Jadida », est de sauver de l’oubli la mémoire contemporaine de sa ville, mettre en lumière la diversité culturelle, valoriser la parole des anciens et créer un outil de base pour les générations futures afin qu’ils prennent la relève.

Un travail académique
Les observateurs du monde intellectuel soulignent trois qualités majeures dans son travail : le courage intellectuel (le fait d’avoir porté seul et bénévolement le projet des Cahiers d’El Jadida pendant plus de 30 ans), la rigueur documentaire (son passage du journalisme à l’histoire s’est fait avec une exigence de vérification qui force le respect des universitaires), et l’apport sociétal (ses pairs voient en lui le précurseur d’un modèle d’historien de proximité, essentiel pour la réussite de la régionalisation et de l’identité culturelle marocaine).
Ses travaux ont été encouragés par des figures connues : son ami d’enfance Fouad Laroui le décrit comme l’historien incontournable de la ville. Péroncel Hugoz (Grand reporter émérite au Monde) le considère comme « L’homme qui sait tout sur El Jadida ». Nelcya Delanoë (Historienne) considère qu’il remplit une véritable « œuvre de salut public ». Rita El-Khayat apprécie « son style attachant ». Guy Martinet (Historien) l’avait surnommé le « Sherlock Holmes » d’El Jadida en raison de sa capacité à débusquer les moindres détails historiques dans des archives souvent inaccessibles, quant à Brigitte Lepez (Maître de conférences), elle le surnommait affectueusement « Le Petit furet », rendant hommage à sa quête incessante de témoignages et de documents inédits.
Les principaux facteurs expliquant pourquoi il a été pionnier pour l’histoire de sa ville et de sa région et parfois le seul sur certains thèmes : le recours à l’histoire orale , l’accès à des archives privées, le choix de sujets « sensibles » tels l’histoire de la présence étrangère ou de la communauté juive locale, l’indépendance de l’auto-édition : en créant sa série il s’est affranchi des circuits d’édition classiques et, enfin, l’ancrage affectif et local : Contrairement à un chercheur de passage, son travail est l’œuvre d’une vie entière passée dans sa ville. Cette proximité quotidienne lui permet d’identifier des détails urbains ou des noms de familles qui servent de points de départ à des enquêtes historiques profondes.
Parmi ses ouvrages marquants, celui consacré à l’histoire consulaire de Mazagan publié en 2011. Dans cet ouvrage clé intitulé « El Jadida, deux siècles d’histoire consulaire » Jmahri explore l’impact majeur de la présence diplomatique européenne sur la ville. Ses chroniques abordent des points tels : l’organisation des consulats, les figures consulaires, l’influence sur la ville et le contexte historique. L’ouvrage couvre deux siècles d’histoire consulaire, offrant un aperçu unique de l’évolution des relations internationales et de l’influence européenne sur ce port stratégique, pendant la période de 1850 à 1950.
Comme l’a écrit le professeur Hammadi Guerroum (in Hespress le 21 juillet 2025), Jmahri joue également un rôle local dans la diplomatie culturelle, exploitant ses études historiques pour établir des connexions entre le Maroc et d’autres pays. Sa participation dans ce secteur se révèle sous différents aspects : Un « archiviste de liens franco-marocains », une visibilité à l’international des « Cahiers d’El Jadida » : et la valorisation du cosmopolitisme. En consignant l’histoire des consulats et des communautés juives et européennes, il dépeint une ville historiquement ouverte sur l’international, augmentant de ce fait l’attractivité culturelle et touristique de sa région.
Hassan Ait Hammou

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