À El Jadida, le présent semble avoir renoncé à renouer avec le passé. Un nouveau lieu emblématique vient s’ajouter à la longue liste des espaces de mémoire laissés à l’abandon. Cette fois, il s’agit de la cafétéria du parc Spinney, jadis lieu de rencontre prisé et véritable joyau architectural de l’ère coloniale, qui ne semble plus souhaiter la bienvenue qu’aux mouettes et hérons. Symbole d’un art de vivre aujourd’hui disparu, cette cafétéria se distinguait par une élégance rare. Son architecture coloniale d’inspiration française, son double vitrage ainsi que sa décoration végétale intérieure, faite de lianes et d’arbrisseaux, conféraient àl’endroit un charme singulier et inoubliable. Aujourd’hui abandonnée, cette cafétéria a fermé ses portes depuis de nombreuses années et s’est progressivement transformée en refuge pour les malfrats et les individus en errance.
Ce lieu possède pourtant une histoire bien plus ancienne. Dans l’une de ses chroniques publiées le 24 mars 2024 dans le journal électronique El Jadida Scoop, intitulée « La cafétéria abandonnée du parc Hassan II pourrait servir à Doukkala Mémoire », Mustapha JMAHRI — écrivain, chercheur et journaliste marocain, souvent considéré comme l’un des principaux passeurs de la mémoire locale — retrace avec finesse le parcours de ce lieu emblématique.
Mustapha JMAHR indique que la cafétéria fut à l’origine la résidence du vice-consul britannique Robert Albert Spinney, installé au Maroc dans les années 1860, et dont le parc comme la villa ont hérité du nom. Au fil du temps, explique-t-il, ce lieu a connu des usages et des fréquentations variables, reflet des mutations sociales qu’a connues El Jadida. Durant le Protectorat, alors connue sous le nom du « Clos des boules », elle constituait un espace animé, fréquenté principalement par les amateurs de pétanque et de boules. Après l’Indépendance, la cafétéria s’imposa comme un lieu de rencontre intergénérationnel, réunissant boulistes, élèves du collège voisin et habitués des parties de cartes. La fréquentation déclinante entraîna par la suite sa reconversion en bibliothèque municipale, avant un bref retour à sa vocation initiale, consécutif à l’ouverture de la médiathèque Driss Tachfini en 2007. Elle attira alors surtout des étudiants et des amateurs de calme, jusqu’à son abandon définitif.
Aujourd’hui, le café n’est plus qu’une carcasse oubliée. Sa fermeture a laissé place à un paysage de ruine : murs fissurés, portes arrachées, végétation morte — tout semble livré à l’oubli et à la dégradation. À El Jadida, il semble que les lumières continuent de s’éteindre une à une. Après l’hôtel Marhaba, l’hôtel Doukkala, le cinéma Dufour, le cinéma du Rif, le cinéma Marhaba, le théâtre de Sidi Bouzid ou encore le camping international, ce sont autant de repères emblématiques d’une époque qui s’efface inexorablement.
Finalement, cet effacement progressif ne trouve-t-il pas son origine, en grande partie, dans la disparition de figures citoyennes jdidies telles qu’Arsalane Jadidi ou Tahar Chakir, Mohammed BENDRIS, dont l’engagement désintéressé, la clairvoyance et l’attachement profond à la ville ont durablement façonné son identité ? Ne résulte-t-il pas également d’une gouvernance actuelle peinant à faire preuve du même sens du beau, de la même sensibilité et, surtout, du même souci de préservation de ce patrimoine commun ?
SiMohammed AMADJAR





