Le marché central d’El-Jadida, que les anciens continuent d’appeler « marché Nsara » ou « marché Nouar », semble aujourd’hui promis au même destin que tant d’autres fragments de la mémoire jdidi : les aquariums des jardins Mohammed V et Spinny, l’hôtel Marhaba, les cabines de la plage… Autant de lieux qui furent autrefois vivants, fréquentés, aimés, et qui se consument aujourd’hui dans l’indifférence et le manque d’entretien.
L’histoire, ici, semble se répéter avec une triste régularité. Les conseils communaux se succèdent, les discours changent, les promesses se renouvellent… mais l’abandon, lui, demeure. Peu de vision, peu d’entretien et, surtout, cette étrange incapacité à comprendre que le patrimoine n’est pas un décor encombrant, mais une partie de l’âme d’une ville.
Le marché central, autrefois véritable poumon du commerce local, aurait pu rester ce qu’il était : un lieu vivant, organisé, populaire et attractif. Il n’est plus aujourd’hui qu’un point noir au cœur de la ville.
À l’intérieur, voitures et motos circulent malgré l’interdiction. Les toilettes restent fermées, alors même que d’anciens étals de poisson ont été transformés en restaurants improvisés. Les allées, jadis ordonnées et animées, sont progressivement envahies par les ferrachas, donnant à ce lieu emblématique l’image désolante d’un espace livré à lui-même.
À la tombée du jour, le marché change encore de visage. L’heure de fermeture semble n’être plus qu’un principe oublié. Selon plusieurs témoignages recueillis, le lieu deviendrait alors un refuge pour des marginaux et un espace où circuleraient drogue et alcool. Des faits qui, s’ils sont avérés, mériteraient évidemment des réponses claires de la part des autorités compétentes.
Triste destin pour un marché qui fut, autrefois, l’un des cœurs battants d’El-Jadida.
Mais le plus désolant n’est peut-être pas l’état de ses murs, de ses allées ou de ses étals. C’est cette impression d’abandon qui gagne peu à peu la ville, presque silencieusement, comme une vieille brume dont personne ne semble vouloir chasser le voile.
Des jardins qui perdent leur mémoire. Des cabines qui disparaissent. Des bâtiments qui se dégradent. Des marchés qui se défont..
Et pendant ce temps, la ville regarde. Elle regarde disparaître, un à un, les lieux qui racontaient son histoire, comme si chaque renoncement était devenu banal, comme si l’oubli était désormais une politique de gestion.
Et à force de laisser mourir ses marchés, ses jardins, ses bâtiments et ses souvenirs, El-Jadida ne perd pas seulement son patrimoine. Elle perd, lentement, quelque chose de plus difficile à reconstruire : son âme.
Abdellah Hanbali
