El Jadida, ville où la maladie est devenue un marché et le malade, une marchandise

Qui protège encore le citoyen lorsque la santé, au lieu d’être un droit, devient une affaire de rentabilité ?

À El Jadida comme ailleurs au Maroc, cette question résonne avec une amertume grandissante. Derrière les portes des hôpitaux, dans les salles d’attente interminables et au détour des couloirs où s’accrochent les espoirs fragiles des familles, se dessine le visage inquiétant d’un système de santé à bout de souffle.

Pénurie de médecins et d’infirmiers, équipements insuffisants, délais d’attente décourageants : l’hôpital public peine à remplir sa mission, tandis que le secteur privé poursuit son expansion. Un paradoxe douloureux, lorsque l’on sait que la collectivité contribue largement à la formation de compétences dont les établissements publics ont pourtant un besoin vital.

Plus préoccupant encore, la maladie semble parfois devenir une opportunité commerciale. À El Jadida, comme dans d’autres villes, des familles confrontées à une urgence ou à une pathologie grave peuvent se retrouver acculées à franchir les portes du privé, faute d’alternative suffisamment rapide dans le public. Pour certaines, les tarifs pratiqués sont tout simplement hors de portée.

À cette détresse s’ajoutent des soupçons d’orientations intéressées de patients vers certaines cliniques. Si de telles pratiques sont établies, elles constituent une dérive grave : la souffrance humaine ne saurait devenir une source de commissions ni le désespoir des familles un fonds de commerce.

Les chiffres attribués à la CNSS pour 2025, selon lesquels 89 % des dépenses de soins remboursées seraient dirigées vers le privé contre 11 % vers le public, soulèvent également des interrogations sur l’équilibre du système.
L’affirmation d’une progression à 93 % en 2026 mérite, quant à elle, d’être vérifiée à partir de données officielles. Car derrière ces pourcentages se cache une question essentielle : quelle place reste-t-il à l’hôpital public dans une solidarité nationale censée bénéficier à tous ?

Et que vaut une couverture médicale lorsque le patient doit encore supporter des sommes considérables ? Entre les tarifs réellement facturés et les bases de remboursement, les écarts peuvent être lourds. Certains actes ou médicaments restent insuffisamment couverts. Alors, des familles s’endettent, sollicitent leurs proches, vendent parfois leurs biens ou, plus tragiquement encore, renoncent à se soigner.

On leur promet une protection, mais la maladie leur présente une facture. On leur ouvre théoriquement un droit, mais les moyens financiers continuent de décider qui pourra réellement en bénéficier.

L’arrivée d’un nouveau ministre à la tête du département de la Santé ravive, dans ce contexte, les interrogations sur les réformes à venir. Les rumeurs évoquant de possibles orientations défavorables à l’hôpital public doivent être vérifiées avant tout jugement. Mais la vigilance citoyenne s’impose : le gouvernement entend-il reconstruire le service public de santé ou laisser s’accentuer son affaiblissement ?

  • Qui contrôle réellement les cliniques privées ?
  • Qui veille à prévenir les conflits d’intérêts, à encadrer les facturations et à protéger les patients contre les abus ?
  • Et qui répondra aux familles lorsque l’absence de moyens ou les délais de prise en charge auront transformé une maladie en drame ?

Monsieur le Ministre, votre appartenance à une formation politique se réclamant de la gauche vous place aussi face à une exigence de solidarité. La santé ne peut se réduire à une logique comptable, pas plus que le malade ne peut être assimilé à un simple client.

À El Jadida, où chaque famille peut un jour se retrouver devant la porte d’un service de soins, l’enjeu dépasse les statistiques et les discours officiels. Il touche à la dignité, à la justice sociale et à cette inquiétude silencieuse de ceux qui redoutent moins la maladie elle-même que les moyens nécessaires pour la combattre.

Car lorsqu’on laisse la richesse déterminer l’accès aux soins, ce n’est pas seulement le système de santé qui vacille : c’est le pacte de solidarité entre ses citoyens qui se fissure. Et dans les couloirs où l’attente se prolonge, l’espoir, lui aussi, finit parfois par manquer de souffle.
Abdellah Hanbali

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