Je suis née à El-Jadida. J’y ai grandi avec l’Atlantique pour horizon, les embruns pour parfum et la mer comme décor quotidien. Autant dire que j’ai un attachement particulier à cette ville. C’est mon ancrage, version iodée.
Mais ces derniers temps, en parcourant ses rues, j’ai parfois l’impression d’avoir raté un épisode. Ou plutôt, une opération de nettoyage !
La propreté de la ville ? L’éternel sujet dont on parle, dont on reparle… pendant que les ordures, elles, ne déménagent jamais !
El-Jadida semble s’être lancée dans une nouvelle activité touristique : la découverte des dépotoirs urbains en milieu naturel.
Pas besoin de réservation ni de guide. Les déchets sont visibles à toute heure, en libre-service. Certaines installations bénéficient même de l’éclairage public !
Au détour d’une rue, des sacs éventrés. Au coin suivant, des cartons, des gravats et des objets dont même leur propriétaire ne veut plus. Une véritable chasse au trésor, sauf qu’ici, personne ne veut trouver le trésor. Et encore moins repartir avec !
El-Jadida, nouvelle capitale du tourisme olfactif ?
Nous avons le tourisme balnéaire, culturel, gastronomique… Pourquoi pas olfactif ?
Dans certains quartiers, le nez découvre une palette de fragrances : poubelle fermentée, déchets au soleil, eaux stagnantes et petit supplément d’égout selon la saison.
Un parfum complexe, avec des notes de compost en tête et une longue persistance en bouche. Les grandes maisons de parfumerie n’ont qu’à bien se tenir !
Inutile de consulter un GPS : votre nez vous guidera.
Les poubelles, ces grandes incomprises
Le plus fascinant, c’est que les poubelles existent. Si, si ! Même éventrées, on en trouve. Pas en quantité suffisante mais on en trouve.. Certaines sont même parfaitement visibles.
Mais une partie de la population entretient avec elles une relation compliquée. On les regarde, on les contourne, puis on dépose son sac juste à côté, avec délicatesse, pour ne pas déranger Madame dans son intimité.
D’autres pratiquent le lancer depuis le balcon ou la fenêtre de la voiture. Un geste rapide, précis, presque professionnel. Fenêtre ouverte, lancer effectué, conscience tranquille !
À ce niveau, ce n’est plus de l’incivisme : c’est du sport de compétition.
Je propose une nouvelle discipline aux prochains Jeux olympiques : le lancer de sac-poubelle. Épreuve de précision, épreuve de distance et, pour les plus ambitieux, lancer de gravats depuis un véhicule utilitaire.
Médaille d’or garantie ! À une condition : nettoyer le terrain après la compétition. Là, je crains que nous perdions quelques candidats.
Le grand jeu du « C’est pas moi ! »
Quand on évoque la propreté, chacun possède une explication parfaitement rodée. Le citoyen accuse la commune. La commune rappelle les moyens mobilisés. Le prestataire collecte. Et les ordures, au milieu de tout ce petit monde, poursuivent tranquillement leur carrière.
Personne n’est responsable, mais tout le monde est entouré de déchets.
Il faudrait organiser une conférence internationale sur le sac-poubelle abandonné, conclue par une résolution historique : « Nous nous engageons solennellement à ne plus jeter nos déchets n’importe où. »
Applaudissements. Photo de groupe. Puis chacun rentre chez soi en abandonnant son gobelet sur le trottoir.
Bon, je caricature… à peine !
Bien sûr, les autorités doivent assurer une collecte régulière, installer des équipements adaptés et sanctionner les dépôts sauvages. Mais même le meilleur service de nettoyage ne peut pas placer un agent derrière chaque citoyen, balayette à la main.
À moins de créer une brigade spéciale chargée d’intervenir trois secondes après chaque incivilité. Il faudrait un effectif considérable !
Nos trottoirs, ces espaces à tout faire
Parking, dépôt de gravats, extension de commerce, entrepôt temporaire, poubelle collective… Nos trottoirs ont tellement changé de fonction qu’il faudrait leur attribuer une nouvelle appellation.
Le piéton, lui, pratique Koh-Lanta : il contourne une voiture, saute un obstacle, descend sur la chaussée et remonte avec la satisfaction d’avoir survécu à l’étape.
Pour les personnes âgées, les personnes handicapées et les parents avec poussette, le parcours est encore plus sportif.
À El-Jadida, on ne marche plus toujours pour se promener. On marche pour arriver à destination !
Une ville qu’on aime mérite mieux
Mais derrière l’ironie, il y a une vraie tristesse. J’aime cette ville. C’est précisément pour cela que je râle.
Je suis née ici, au bord de l’Atlantique. J’ai grandi avec la mer, ses horizons immenses et cette lumière qui donne envie de pardonner beaucoup de choses.
Mais aimer sa ville ne signifie pas accepter qu’elle se dégrade en silence.
Je ne réclame pas des rues aseptisées, où le moindre papier déclencherait une alerte générale. Je voudrais simplement que la propreté redevienne la norme, et non un événement exceptionnel immortalisé par des photos avant-après.
La rue n’est pas le prolongement de notre poubelle domestique. Le trottoir n’est pas un débarras. Et l’espace public n’est pas un espace sans propriétaire : il appartient à tout le monde, donc il engage tout le monde.
Oui, les responsables doivent faire leur travail. Mais les citoyens aussi.
Nous avons parfois une conception merveilleuse de la propreté : nous voulons une ville impeccable, à condition que quelqu’un d’autre se charge de la rendre propre.
C’est un peu comme salir son salon et attendre que le voisin passe l’aspirateur !
El-Jadida possède l’Atlantique, un patrimoine historique remarquable, une lumière magnifique et une histoire dont elle peut être fière. Il serait dommage que son attraction la plus célèbre devienne le tas d’ordures situé à côté du café du coin.
Alors, chers responsables, chers habitants et chers champions du lancer de sac-poubelle, un petit effort !
Le camion de collecte n’est pas un magicien. Le trottoir n’est pas un débarras. Et la ville n’est pas une décharge à ciel ouvert.
Le civisme ne consiste pas seulement à réclamer ses droits, mais aussi à assumer ses devoirs. Il commence par un geste tout simple : jeter son déchet au bon endroit, respecter l’espace commun et ne pas attendre que quelqu’un d’autre répare nos incivilités.
Et si nous tenons vraiment à développer le tourisme olfactif, commençons par les embruns, le jasmin et les fleurs d’oranger.
C’est tout de même plus agréable !
El-Jadida, je t’aime. Mais franchement, il serait temps que nous prenions soin de toi autant que nous aimons nous plaindre de ton état !
Samira Belfakir
