Philippe Bouvard à Mazagan : entre mémoire, homonymie et vérité

Par Mustapha JMAHRI

Philippe Bouvard a-t-il séjourné à Mazagan-El Jadida à la fin des années 1930, alors que son père, Marcel, exploitait une terre comme primeuriste sur la côte de l’Oulja dans la même province ? Une ancienne habitante de Mazagan, Luna Koltan-Cohen (1932-2011), conservait précieusement une photographie scolaire prise à Mazagan entre 1938 et 1940, où elle croyait reconnaître le futur animateur parmi la vingtaine d’enfants présents sur le cliché. Elle aimait raconter cette histoire dans son cercle familial et amical. Cette présence relève pourtant de la légende. Car Philippe Bouvard a passé toutes les années de guerre en France. Interrogé à ce sujet, son demi-frère Jehan-Pierre Bouvard, ancien élève à El Jadida, a formellement fait savoir que Philippe n’avait jamais mis les pieds à Mazagan durant son enfance.

Des racines marocaines
L’écrivain et humoriste Philippe Pierre Louis Bouvard est décédé, lundi 24 août 2026, à l’âge de 96 ans à son domicile de Cannes. Si l’animateur a vécu en France, son histoire personnelle possède des racines profondes sur le territoire marocain. Son père biologique, Marcel Bouvard, abandonne son épouse pendant sa grossesse. Le jour même de la naissance de l’enfant à Coulommiers, le 6 décembre 1929, le père disparaît et refait sa vie au Maroc. Il s’y établit d’abord comme marchand de primeurs puis comme exploitant agricole, avant de devenir un industriel prospère à Casablanca, où il est décédé en 1972.
Les registres généalogiques confirment que le grand-père de l’animateur, Maurice, et son père, Marcel Bouvard, s’étaient installés, au départ, à Casablanca comme commerçants et négociants en fruits et légumes. L’implantation de Marcel Bouvard dans la zone côtière de Mazagan est d’ailleurs attestée par sa mention sur la liste des agriculteurs-colons établis à Ouled Ghanem, entre El Jadida et Oualidia, comme je l’ai documenté dans mon ouvrage « Une vie de colon à Mazagan. Agriculteurs étrangers en Doukkala (2012) ». Suite à son remariage à Casablanca en février 1939 avec Yvonne Ligot, la nouvelle cellule familiale s’est agrandie avec les naissances de trois demi-frères et d’une sœur, localisées dans cette région maraîchère des Doukkala.
Ses voisins marocains l’appelaient « Boufar » selon la prononciation autochtone, la lettre « V » n’existant pas dans l’alphabet arabe. De leur côté, ses voisins français du temps du Protectorat, la famille Saint-Marc, Emile Pillet, Pierre Maucourant et Henri Grau, ont bien connu Marcel, le père de Philippe Bouvard, à l’époque où il exerçait comme primeuriste. Jean-Pierre Saint-Marc précise à ce sujet que la maison de Marcel Bouvard « se situait au bord de la route côtière, avec un court de tennis que l’on voyait depuis la route ». Quant à Henri Grau, rencontré le 26 août 2026, il affirme que Marcel Bouvard cultivait surtout de la tomate et un peu de courgette verte sur une quarantaine d’hectares environ, juste à côté de son beau-frère Ligot qui exerçait la même activité.
Si la biographie officielle de Philippe Bouvard indique qu’il a passé les années de guerre cloîtré en France, un mystère confidentiel subsiste, circonscrit à la seule mémoire de Luna Liliane Koltan (née Cohen, née à Mazagan le 10 mars 1932 et décédée à Paris le 26 mai 2011) et au témoignage oral recueilli de son vivant. Madame Koltan, que j’ai rencontrée en 2002, détenait une photographie scolaire en noir et blanc prise à Mazagan à une date indéterminée entre 1938 et 1940. Ce cliché figeait une vingtaine d’enfants, garçons et filles, répartis sur trois rangs. Selon Luna Koltan, le jeune Bouvard, qu’elle croyait être Philippe, figurait bien sur cette photo : elle le situait précisément au troisième rang, alors qu’elle-même était assise à la troisième place du premier rang. De son vivant, la défunte aimait raconter cette histoire au sein de son cercle familial et amical.
La présence foncière et agricole paternelle de Philippe Bouvard dans la région côtière de Mazagan donnait, au départ, une certaine consistance géographique aux souvenirs de Luna Koltan concernant un enfant nommé « Bouvard » à Mazagan. Si la photo de sa collection atteste de la présence d’un jeune Bouvard à cette date, comme elle l’affirmait, il ne peut s’agir en fait que d’un souvenir d’enfance, d’une confusion de prénom, de l’existence d’un autre membre de cette famille élargie ou d’un simple homonyme.
Pour mettre un terme définitif à ce quiproquo, le demi-frère de l’animateur, Jehan-Pierre Bouvard, lui-même ancien élève interne pendant deux ans au collège d’El Jadida (lycée Ibn Khaldoun), contacté ce jeudi 27 août 2026, a apporté une réponse claire: « Bonjour. Oui, j’ai passé deux années au collège d’El Jadida. J’étais interne dans les années 1954-1956. Un détail important : Philippe Bouvard n’a jamais été scolarisé au Maroc et n’y a jamais habité. Il a passé sa jeunesse avec sa mère et son beau-père en France. Cordialement, Jehan-Pierre Bouvard ».
Au carrefour des souvenirs d’époque, des réalités généalogiques et de cette énigme homonymique enfin élucidée, ce récit cherche d’abord à rendre hommage à ce grand journaliste tout en rappelant les attaches marocaines de sa lignée paternelle dans la province d’El Jadida.
Jmahrim()yahoo.fr

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