D’après feu Michel Amengual, grand chercheur et passionné de l’histoire de Mazagan, une ville dont une partie importante des archives se trouve aujourd’hui à Nantes, en France, lorsque le chemin de fer fit son apparition au Maroc, il ne portait pas seulement la promesse du voyage et du progrès. Derrière les rails qui s’enfonçaient dans les terres, il y avait aussi une logique militaire et économique : pénétrer les régions, faciliter le déplacement des troupes, mais également atteindre les territoires des Doukkala riches en céréales, en légumineuses, en bétail et autres ressources.
C’était l’époque où le réseau ferré était pensé comme un ensemble de lignes stratégiques et de voies pénétrantes. Dans cette géographie du Protectorat, les Doukkala occupaient naturellement une place de choix. Une terre fertile, ouverte sur l’Atlantique, dont les richesses pouvaient rejoindre le port de Mazagan.
Depuis la ligne Casablanca-Marrakech, le rail devait ainsi descendre vers les plaines doukkalies. Le tracé passa par Dar Caïd Tounsi, puis Dar El Maatga, Dar Oulad Zouara et Dar Oulad Bou Aïba, avant d’atteindre Mazagan.
Les travaux, interrompus en août 1926, reprirent au printemps suivant. En mai 1927, les ouvriers retournèrent au chantier et, le 1er juin 1928, quelque 97 kilomètres de voie étaient déjà achevés.
Le choix du tracé n’était pas le fruit du hasard. Il répondait à une exigence aussi simple que brutale : aller au plus court vers l’océan. Le génie civil, les contraintes du terrain et la nécessité de limiter les dépenses avaient imposé cette trajectoire qui permettait de relier Marrakech à l’Atlantique par la voie la plus directe.
En 1928, l’exploitation commença.
Le train pouvait désormais traverser les plaines, emportant vers Mazagan les céréales, les légumineuses, les animaux vivants et les autres productions de cette terre généreuse. La voie ferrée devenait ainsi l’un des instruments de l’écoulement des richesses doukkalies vers le port.
Le projet avait coûté 10,5 millions de francs, voie et matériel compris. Il s’agissait d’une ligne à voie étroite, où les convois avançaient à une vitesse bien modeste, entre 15 et 20 kilomètres à l’heure.
Aujourd’hui, ces chiffres paraissent presque irréels.
Et pourtant, derrière ces kilomètres de rails et ces chiffres soigneusement consignés dans les archives, il y avait une autre réalité : celle d’un pays que le chemin de fer contribuait à conquérir, à administrer et à exploiter.
La Revue du Génie Militaire, en 1928, ne s’en cachait d’ailleurs guère. Elle reconnaissait au réseau ferré des mérites à la fois économiques et militaires, allant jusqu’à considérer que les services rendus avaient largement compensé les dépenses engagées.
Plus significatif encore, la revue estimait que sans le chemin de fer, les opérations militaires auraient été beaucoup plus longues et coûteuses et que la « mise en valeur » du pays conquis aurait été considérablement retardée.
Les rails n’étaient donc pas seulement des chemins de fer. Ils étaient aussi les lignes discrètes d’une époque, celles par lesquelles circulaient les hommes, les marchandises, les soldats et les intérêts du Protectorat.
Et puis il y avait Mazagan.
La ville possédait sa gare. Le train arrivait jusqu’à cette cité tournée vers l’océan, comme si les plaines des Doukkala venaient enfin déposer leurs récoltes aux pieds de l’Atlantique.
La voie ferrée franchissait même le fossé aquatique qui ceinturait autrefois la forteresse portugaise, fossé qui avait été comblé par les autorités du Protectorat dès 1915.
Sur les photographies anciennes, tout cela paraît aujourd’hui presque irréel : une locomotive dans les paysages encore silencieux des Doukkala, des rails neufs traversant la campagne, et cette ville de Mazagan qui regardait venir le train.
C’était la première apparition du chemin de fer dans les Doukkala.
Le progrès avait alors le bruit métallique des roues sur les rails et le souffle rauque d’une locomotive.
Mais derrière cette image fascinante d’un monde qui entrait dans la modernité, l’Histoire nous rappelle que ces rails avaient aussi une autre fonction : relier les terres conquises à l’océan, et leurs richesses aux marchés d’exportation.
Un siècle plus tard, il ne reste souvent que des traces, des photographies et quelques souvenirs épars.
Ce train, lui, s’est tu.
Mais dans la mémoire des Doukkala, on peut encore imaginer, certains soirs, le long sifflement d’une locomotive disparue, traversant les plaines avant de se perdre quelque part du côté de Mazagan.
El Jadida Scoop


