Driss El Khoury, l’écrivain oublié ?

Par Mustapha JMAHRI
En janvier 2021, le regretté nouvelliste marocain Driss El Khoury avait déclaré au magazine Zamane : « À quoi sert l’écriture dans une société qui ne lit pas ? » Cette interrogation amère résonne aujourd’hui avec une justesse prophétique. Elle met en lumière le fossé qui s’est creusé entre l’effervescence intellectuelle d’hier et l’amnésie culturelle d’aujourd’hui. Récemment encore, de nombreux amis et lecteurs ont été stupéfaits par l’attitude d’un conseiller qui ignorait tout de cet immense auteur, ne sachant pas qui il était.
Avec le recul historique, il faut bien reconnaitre que cette ignorance à l’égard des grandes figures nationales est devenue monnaie courante. Elle touche en particulier une large tranche de la nouvelle génération, et ce malgré l’usage massif des réseaux sociaux et des moyens de communication modernes. Il nous a été donné, à moi et à d’autres de la génération des années 1950, de connaître les figures de proue parmi les écrivains, les artistes et même les hommes politiques. Nous suivions de près leur actualité, lisions leurs œuvres et assistions à leurs conférences. Les seuls suppléments culturels hebdomadaires nous suffisaient pour savoir précisément ce qui se déroulait sur la scène littéraire marocaine et arabe. Lorsque le regretté Mohamed Zafzaf publiait une nouvelle dans le supplément d’Al-Ittihad Al-Ichtiraki ou dans la revue Aqlam, les lecteurs et les étudiants la lisaient dans tout le Maroc..
Ce dévouement intellectuel et cette passion vibrante pour le savoir ont malheureusement décliné au tournant du troisième millénaire. Désormais, ce qui prévaut, c’est une sorte de spécialisation superficielle et une forme de connaissance rudimentaire. Dans ce contexte, l’anthropologue Khalid Mouna rappelait récemment que lorsqu’il avait intégré les études universitaires supérieures en France, il s’était rendu compte de la précarité de la formation reçue au Maroc, évoquant la rigueur du système français qui impose aux étudiants la lecture d’ouvrages de référence complets.
J’ai eu l’occasion, lors de nombreuses rencontres que j’ai animées autour de thématiques historiques ou littéraires à El Jadida, Casablanca ou Béni Mellal, de constater avec amertume cette réalité : chaque fois que j’évoquais, à titre d’exemple, Pierre Bourdieu, Abdelkébir Khatibi ou Driss Chraïbi, je découvrais que l’assistance ignorait tout de ces figures pourtant incontournables. Plus encore, j’ai remarqué que même dans le domaine de la recherche universitaire, l’étudiant qui aborde un sujet de master ou de thèse de doctorat repart de zéro, comme s’il était le premier à se pencher sur cette problématique, tombant ainsi dans le piège de la redondance sans tirer profit des cumuls de ses prédécesseurs.
Le plus dramatique est que certains possèdent les derniers modèles de technologies de communication sans pour autant savoir s’en servir, faute d’une acclimatation culturelle et civilisationnelle de ces outils importés. En raison de ce décalage, nous voyons, parfois, un chercheur commettre des erreurs factuelles qu’il aurait pourtant pu éviter d’un clic habile sur son clavier. S’approprier les outils technologiques est une chose, savoir les utiliser à bon escient en est une autre.
Je me souviens, à titre d’exemple, de l’époque où nous étions élèves en classe de terminale au lycée Imam Malik de Casablanca, au début des années 1970. Nous étions pleinement ouverts sur les mondes de la littérature, du cinéma, du théâtre amateur, des chansons des groupes engagés et des livres politiques. Nous fréquentions régulièrement la bibliothèque de l’Institut français, la bibliothèque municipale en centre-ville, la Casablancaise et les expositions d’art plastique. C’était l’âge d’or de la culture générale par excellence. Notre génération connaissait aussi des leaders politiques et syndicaux marocains comme Allal El Fassi, Mehdi Ben Barka ou Mahjoub Ben Seddik, ainsi que des icônes mondiales de la trempe de Hô Chi Minh ou Ernesto Che Guevara.
Aujourd’hui, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. La génération de la culture générale s’est éclipsée, laissant la majorité s’embourber dans la futilité et le gaspillage du temps derrière les écrans. Pendant ce temps, l’oubli a enveloppé les grands noms de la pensée et de la création. Faisons aujourd’hui l’expérience de distribuer un questionnaire simple à un échantillon de cette génération contemporaine : voyons qui d’entre eux connaît Abdallah Laroui, Kamal Abdelatif, Noureddine Affaya, Ahmed El Motamassik, Abdellah Hammoudi, Mohamed Ennaji, Fatima Mernissi, Mustapha Derkaoui, l’artiste plasticien Abderrahmane Rahoule ou encore la journaliste Zakya Daoud. C’est alors seulement que nous mesurerons toute la stupeur de la situation et le vide qui menace notre mémoire collective

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