Mustapha Jmahri au prisme des Colonial Studies

Par Anne-Marie Michaud-Duhour
Écrivain

Au-delà de toutes les louanges sur le livre de Mustapha Jmahri « Une vie de colon à Mazagan. Agriculteurs étrangers en Doukkala» paru en 2012, j’aimerais attirer l’attention sur un point précis : sa liberté d’historien quand il utilise le mot « colon ». Lorsque j’aurais dit qu’il a eu le courage d’utiliser ce mot honni comme celui de colonisation, je voudrais appuyer ma remarque par le travail de Paul Ricœur, philosophe du XXème siècle.
Ce dernier a analysé le non-dit qui sous-tend tout texte. Plus précisément il distingue dans le travail historique trois stades nécessaires. Tout d’abord celui de la préfiguration éthique au cours duquel l’historien rencontre d’emblée toutes les difficultés inhérentes à son travail. Mustapha Jmahri s’est heurté à la pensée unique, à la pression mémorielle qui rejette en bloc la période de la colonisation, à la mémoire collective et officielle. Ce moment éthique est celui où il est attiré par un sujet qui semble interdit. Ensuite, Ricœur repère le stade de la configuration, moment où l’historien cerne son sujet, le conceptualise et le traite en s’appuyant sur la méthode historique et des documents. Ces derniers sont ici essentiellement des récits, véritables gardiens du temps passé. Enfin vient le stade de la refiguration, stade gratifiant puisque le livre a rencontré ses lecteurs. Ceux-ci découvrent le passé d’un lieu et d’une époque par le prisme de la refiguration, c’est-à-dire la représentation du passé. C’est pour eux la possibilité de relire ce passé à travers la dimension textuelle du livre de Jmahri où la mémoire perdue est retrouvée et susceptible d’être intégrée dans l’histoire du Maroc. Ce livre d’histoire n’est pas une reproduction du passé, mais inévitablement une théâtralisation de ce passé grâce à laquelle historien et lecteurs éprouvent leur liberté de penser.
L’utilisation du mot « colon » par Mustapha Jmahri dès le titre, n’est possible que par la dimension sérieuse de son travail qui est passée par ces trois stades analysés par Paul Ricœur. Il a dépassé l’épreuve de la posture anti-coloniale. Il en va de même pour le mot « bled » qui mériterait une réflexion plus approfondie. Ce mot peut signifier un endroit perdu ; le bled est de l’espace, des terres qui se cultivent et se traversent mais il est aussi une organisation sociale et économique autour d’une ferme. Chaque habitant y a des droits et des devoirs, y gagne plus ou moins bien sa vie et y parle l’arabe. Il y est chez lui et se sent protégé. Ainsi le bled a été une entité de type moyenâgeux vouée nécessairement à la disparition quand le vent de l’histoire a promu clairement les droits de l’homme et la démocratie.
Les Etats n’ont que des intérêts, cette dure réalité n’empêche pas de voir que les « colons » avaient un cœur et des bras. Ainsi, au-delà du tribunal de l’histoire, le travail de Mustapha Jmahri a redonné une épaisseur à une période et à des gens hâtivement condamnés.
Ce travail peut s’inscrire dans les « post colonial studies » si ces dernières ne portent pas d’emblée un soupçon d’aliénation pour tout ce qui a trait à la colonisation et si elles invitent à l’ouverture des mémoires perdues et retrouvées.
Anne-Marie Michaud-Duhour
Écrivain.
Auteur de « La Jarre brisée : Naître et mourir au Maghreb »

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