Il est des absences qui ne se résignent jamais à devenir silence. Des êtres qui, même après leur disparition, continuent de hanter nos jours, nos souvenirs et jusqu’à notre manière de regarder le monde. Chez la poétesse Siham Bouhlal, l’absence de Driss Benzekri est devenue un livre : Et ton absence se fera chair, son premier roman, écrit comme on adresse une longue lettre à celui qui n’est plus là.
Mais derrière l’écrivain, derrière le militant et l’intellectuel, il y avait un homme aimé. Un compagnon de vie, un confident, un être dont la disparition n’a pas refermé l’histoire. Elle l’a prolongée autrement, dans les mots.
Driss Benzekri, une vie traversée par l’Histoire
Né en 1950 et disparu en 2007, Driss Benzekri fut l’une des figures marquantes du combat pour les droits humains au Maroc.
Juriste, intellectuel, poète et militant, il connut dans sa jeunesse les années les plus sombres de la répression politique. Ancien dirigeant du mouvement marxiste-léniniste Ila Al Amam, il passa dix-sept années derrière les barreaux durant les années de plomb.
Cette longue traversée de la prison aurait pu le briser. Elle fit de lui, au contraire, l’un des acteurs les plus déterminés de la réconciliation.
Membre fondateur du Forum Vérité et Justice, il présida l’Instance Équité et Réconciliation à partir de 2003, avant de prendre la tête du Conseil consultatif des droits de l’Homme. Son parcours racontait ainsi celui d’une génération sacrifiée sur l’autel de la politique, mais qui choisit, au lieu de la vengeance, de faire de la mémoire un chemin vers la justice.
Le 20 mai 2007, la maladie mit brutalement fin à cette trajectoire. À Rabat, Driss Benzekri s’éteignait à 57 ans.
Depuis, cette date revient chaque année comme une vieille douleur que le temps n’a jamais réussi à apprivoiser.
« Aimes-tu ce titre ? Aimes-tu ma vie ? »
C’est précisément dans cet espace fragile, entre le souvenir et l’absence, que Siham Bouhlal fait naître son roman.
Elle ne cherche pas à ressusciter l’homme. Elle tente quelque chose de plus vertigineux : continuer à vivre avec lui autrement.
Elle lui parle.
« Aimes-tu ce titre ? Aimes-tu ma vie ? Je vis et j’aime car c’est ce que tu m’as appris… »
Dans cette adresse à l’absent, il n’y a ni renoncement ni volonté de tourner la page. Il y a au contraire la volonté de continuer à écrire l’histoire commune, malgré la mort.
L’absence devient alors une présence paradoxale. Elle s’installe dans les gestes ordinaires, dans les souvenirs les plus infimes, dans les habitudes, les conversations, les silences.
Et surtout dans cette conviction : aimer quelqu’un, c’est parfois continuer à le porter longtemps après que son corps a disparu.
L’homme derrière le personnage public
La force du livre tient aussi à ce qu’il refuse de réduire Driss Benzekri à une figure historique.
Derrière le président de l’Instance Équité et Réconciliation, derrière le militant et l’intellectuel, Siham Bouhlal fait apparaître l’homme.
Celui qui aimait le thé fort, le whisky sec, la cigarette, les discussions politiques interminables. Celui qui pouvait se passionner pour le football et sourire devant les travers de la politique française. Un homme avec ses goûts, ses contradictions, ses plaisirs, ses colères et ses fragilités.
C’est peut-être là que le livre devient le plus bouleversant.
Parce qu’il restitue à l’homme public ce que les biographies et les discours officiels oublient souvent : son intimité.
La maladie, elle aussi, est racontée sans fard. Elle vient peu à peu déposséder l’homme de ses forces, jusqu’à cette frontière obscure où la vie cesse de négocier avec la mort.
Un lent effacement que l’auteure observe avec l’impuissance de celle qui aime et qui ne peut retenir.
Écrire pour empêcher l’oubli
Et ton absence se fera chair n’est pourtant pas un simple récit de deuil.
C’est un livre sur la mémoire. Sur ce que la disparition d’un être bouleverse dans celui qui reste. Sur cette étrange injustice qui veut que le monde continue de tourner alors qu’un univers entier vient de s’effondrer.
Que comprennent réellement ceux qui restent à distance d’une disparition ? Que savent-ils de cette mort qui ne frappe pas seulement le corps, mais emporte avec elle des habitudes, des projets, des conversations, des gestes familiers et une partie de celui ou celle qui demeure ?
Siham Bouhlal ne répond pas vraiment à ces questions. Elle les laisse résonner.
Son écriture avance ainsi entre la confession, la méditation et la poésie. Elle ne cherche pas à enjoliver le chagrin. Elle lui donne une voix.
L’absence devenue chair
Avec ce premier roman, Siham Bouhlal transforme donc une douleur intime en une œuvre qui dépasse largement son histoire personnelle.
Parce que derrière Driss et Siham, derrière cet amour particulier, se dessine une expérience universelle : celle de perdre un être essentiel et de découvrir, après son départ, que l’amour ne disparaît pas avec le corps.
Il change de forme.
Il devient mémoire.
Il devient silence.
Il devient écriture.
Il devient cette présence invisible qui accompagne celui qui reste.
Et c’est sans doute tout le sens de ce titre, à la fois étrange et magnifique : Et ton absence se fera chair.
Car certaines absences ne sont jamais vides.
Elles prennent corps dans nos souvenirs, dans nos gestes, dans nos mots. Elles finissent par habiter ceux qui restent.
Plus de vingt ans après la disparition de Driss Benzekri, Siham Bouhlal lui offre ainsi bien davantage qu’un hommage. Elle lui offre une seconde demeure : celle de la littérature.
Et dans cette demeure-là, la mort n’a pas tout à fait gagné.
Abdellah Hanbali
Et ton absence se fera chair : quand l’amour refuse de mourir
