La pagaille et le désordre ne s’installent jamais dans une ville du jour au lendemain. Ils se cultivent, lentement, patiemment, presque à notre insu. D’abord par le bakchich, puis par la force de l’habitude, par les petits débordements que l’on finit par tolérer, jusqu’à ce que l’exception devienne la règle.
C’est ainsi qu’un virus gagne du terrain : imperceptiblement au début, puis inexorablement, rongeant les espaces, défigurant les rues et grignotant, jour après jour, ce qui faisait autrefois l’harmonie d’une ville. Jusqu’à l’estocade finale.
À El Jadida, l’espace public, qui devrait pourtant constituer une ligne rouge infranchissable, est devenu un territoire que chacun semble pouvoir conquérir à sa guise. Trottoirs squattés, emprises anarchiques, règles bafouées… Et, devant cette lente métamorphose, le silence finit par devenir une forme d’acceptation.
Nous sommes ici sur le boulevard des Facultés, une avenue encore jeune, qui aurait pu devenir l’une des belles artères de la ville. Mais dès ses premières années, et avec le bakchich comme triste complice, son développement semble avoir été hypothéqué et sa beauté, peut-être encore à venir, déjà en partie défigurée.
Il y a quelque chose de profondément triste à voir une ville se défaire ainsi, morceau après morceau. Car une ville ne perd pas seulement ses trottoirs, ses façades ou ses perspectives : elle perd peu à peu son âme.
Et El Jadida mérite mieux que cette lente capitulation. Elle mérite que ses espaces publics soient protégés, que ses règles soient respectées et que ceux qui les transgressent ne soient plus encouragés par l’impunité.
L’anarchie ne tombe pas du ciel. Elle se cultive. Et lorsqu’elle finit par fleurir, il est souvent bien difficile de l’arracher.
Abdellah Hanbali
