Hassane Ait-Hammou
Les études sur le patrimoine maroco-portugais à El Jadida et au Maroc sont très rares. À l’exception de quelques initiatives isolées, la recherche historique dans ce domaine repose presque entièrement sur le dévouement de chercheurs bénévoles, œuvrant sans aucun soutien public.
À El Jadida, face à ce vide de recherche, deux figures locales se distinguent par leur engagement exceptionnel : Jilali Derif et Mustapha Jmahri. À travers des dizaines d’articles, d’enquêtes et de contributions lors de rencontres académiques, ces deux chercheurs passionnés redonnent vie à l’histoire séculaire des Doukkala et au patrimoine commun maroco-portugais. La particularité de leur démarche réside dans le fait qu’ils financent eux-mêmes leurs travaux, de manière totalement désintéressée et sans but lucratif ou administratif.
Jilali Derif : L’archéologue de la pierre
Historien et chercheur de la Cité portugaise, Jilali Derif consacre une grande partie de ses travaux à la préservation de ce site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Parallèlement à ses écrits, il milite activement au sein de l’association Doukkala Mémoire pour la préservation du patrimoine. Dans cette association, il collabore au montage de dossiers scientifiques visant le classement et la protection juridique de ces monuments historiques. À travers son blog personnel, il documente également les structures de la citadelle, tout en alertant sur les projets urbains qui menacent sa zone de protection.
Ses recherches mettent en lumière l’architecture militaire et la gestion des ressources de la forteresse à travers des études. Dans ses travaux intitulés « La stratégie de l’eau des Portugais à Mazagan » (portant sur l’approvisionnement, le stockage et la distribution de l’eau potable) et « La forteresse de Mazagan : Un aperçu historique » (publiée sur El Jadida Scoop en 2016), il décortique minutieusement l’organisation de cette place forte du XVIe siècle. Il s’est également intéressé à la gestion des troupes à travers son analyse du « Règlement de la place militaire de Mazagan à la fin du XVIIe siècle ».
Par ailleurs, ses investigations explorent les symboles cachés de la pierre, la mémoire collective et l’histoire sociale. Son étude dédiée analyse la valeur historique et la signification des armoiries et des inscriptions gravées directement sur les remparts, tandis que son texte « Un patrimoine caché : L’église Saint-Sébastien de Mazagan » exhume des pans oubliés de l’histoire religieuse locale. Enfin, ses réflexions s’étendent à la sociologie urbaine avec ses travaux sur « Les lieux de mémoire à El Jadida et le syndrome des sentiments patrimoniaux », ainsi qu’à l’histoire de l’éducation locale à travers son inventaire minutieux du patrimoine scolaire de la ville entre 1906 et 1966.
Mustapha Jmahri : Le chroniqueur de la mémoire
De son côté, l’écrivain Mustapha Jmahri poursuit une œuvre mémorielle dense, notamment à travers sa série « Les Cahiers d’El Jadida ». Son approche allie rigueur historique et journalisme d’investigation, explorant les zones d’ombre de la cité portugaise et le destin de ses habitants. Ses publications récentes témoignent de la diversité de ses sujets. Collaborateur régulier du magazine Zamane et du site Quid.ma, il a notamment signé des articles percutants tels que « Les mystères de la cité portugaise » (2022), « L’énigmatique fissure du bastion de l’Ange : enquête croisée » (2026) ou encore « Le trésor caché d’El Jadida » (2026).
Ses écrits se concentrent également sur les transformations du site, tout en lui donnant une dimension éditoriale. Dans son étude sur « Le mystère du cimetière portugais » et sa célèbre enquête « La citerne portugaise à Mazagan et l’étrange appropriation par l’épouse du consul belge », il met en lumière des anecdotes historiques méconnues. Il documente de surcroît la disparition progressive du patrimoine bâti dans ses articles sur «La Saba disparue de la cité portugaise » et « Au pied du rempart portugais d’El Jadida, un réduit à raser » (2026). Il interroge aussi les influences croisées entre le Maroc et le continent américain dans « Mazagan (Maroc) et Mazagão (Brésil) : Quelles influences culturelles ? » et est le coauteur, en 2012 avec Christian Feucher, de l’ouvrage « Mazagan, patrimoine mondial de l’humanité »,
Un cri de cœur
Bien que menant des recherches parallèles, Jilali Derif et Mustapha Jmahri se retrouvent régulièrement pour croiser leurs plumes et lancer des alertes face à la dégradation du patrimoine d’El Jadida. Dans un cri du cœur publié par Mustapha Jmahri sous le titre « El Jadida, les silences d’un patrimoine en péril », ou encore à l’occasion de son récent article « Avis d’experts sur la restauration de la Citerne portugaise de Mazagan » (2025), la sonnette d’alarme est tirée face à l’inertie locale.
Cette préoccupation commune s’est matérialisée par une étude conjointe parue sur le site Hespress le 8 juillet 2025, intitulée : « Le Centre du patrimoine maroco-portugais d’El Jadida : ambition de fondation et réalité de la stagnation ». Dans cet article à quatre mains, les deux chercheurs dénoncent l’inertie d’une institution culturelle.
Par leur travail acharné et passionné, Jilali Derif et Mustapha Jmahri pallient l’absence de politiques éditoriales publiques. Ils ne se contentent pas d’écrire l’histoire locale : ils empêchent qu’elle ne soit définitivement oubliée.
