Par Abdellah HANBALI
Peindre, chez Lotfi ATTOBI, n’est ni illustrer le réel, ni raconter une histoire. C’est explorer les territoires mouvants de la pensée. C’est accepter que l’ordre naisse du désordre, que le sens surgisse du chaos, comme une équation dont la solution ne serait jamais définitive.
Né à Rabat en 1962, Lotfi Attobi a enseigné pendant plus de 30 ans et a longtemps partagé sa vie entre les mathématiques et la peinture.
Installé en France dès l’âge de dix-huit ans, il découvre dans l’acte de peindre un prolongement naturel de sa réflexion sur les mécanismes du cerveau.
Les automatismes, les sciences et les nombres ne lui suffisent plus : la toile devient alors un laboratoire où la pensée prend couleur. Ses œuvres ne se contemplent pas, elles se traversent.
Dès le premier regard, le visiteur est happé par un entrelacs de lignes nerveuses, de transparences colorées, de masses qui semblent s’attirer puis se repousser. Rien n’est figé. Chaque forme dialogue avec une autre, chaque couleur appelle une réponse, chaque trace ouvre une nouvelle direction. Comme un réseau neuronal en perpétuelle activité, la toile refuse toute lecture unique.
Les titres eux-mêmes prolongent cette invitation à penser : Le démembrement des certitudes, Tout cesse sans cesse, Accords discordants, L’étrange rencontre du familier… Ils ne donnent jamais la réponse ; ils déplacent simplement la question.
Dans une culture où l’on cherche volontiers une signification précise à l’œuvre, Lotfi Attobi prend le contre-pied. Le sens n’est pas caché derrière la peinture : il circule à l’intérieur d’elle, se fragmente, se disperse, se recompose selon le regard de chacun. L’œuvre devient un espace de probabilités où toutes les interprétations coexistent sans jamais s’annuler.
Ces lignes noires qui envahissent la surface ressemblent tantôt aux ramifications d’un cerveau, tantôt au plan d’un métro, aux circuits invisibles d’un réseau ou aux trajectoires imprévisibles de la pensée. Elles relient tout sans jamais enfermer. Elles suggèrent davantage qu’elles n’affirment.
Chaque toile fonctionne comme un organisme vivant.
Les fragments s’assemblent, se répondent, se contredisent parfois, mais finissent toujours par créer une unité secrète. Rien n’y est décoratif ; chaque geste possède sa nécessité, chaque couleur son rythme, chaque vide son silence. Le spectateur n’est plus devant une peinture : il chemine à l’intérieur d’un paysage mental.
Lotfi travaille souvent plusieurs œuvres simultanément. Elles dialoguent entre elles, s’influencent, se prolongent. Aucune n’est véritablement achevée ; chacune constitue une étape d’une recherche plus vaste où les tableaux forment les chapitres d’une même réflexion.
L’artiste revendique d’ailleurs cette spontanéité du geste, cette écriture immédiate qui cherche à retrouver la richesse du regard de l’enfance, capable d’embrasser instantanément une multitude de détails avant que la raison ne vienne les organiser.
Ainsi, les mathématiques cessent d’être une science froide pour devenir poésie. Les algorithmes se transforment en émotions, les équations en vibrations, les réseaux en sensations. Chez Lotfi Attobi, le mathématicien ne disparaît jamais totalement ; il se fond simplement dans le peintre.
Et c’est sans doute là que réside la singularité de son œuvre : réussir à donner une chair sensible à l’abstraction, à faire dialoguer la rigueur de la pensée avec la liberté du geste, jusqu’à ce que le chaos lui-même devienne une forme d’harmonie.
Face à une toile de Lotfi Attobi, il ne s’agit plus de comprendre. Il suffit d’accepter de se perdre. Car c’est souvent dans cet égarement que naît la plus belle des rencontres : celle entre notre propre pensée et celle, silencieuse, que la peinture continue de tracer.
