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Il fut un temps où Sidi Bouzid faisait la fierté de toute une région. Sa plage, ses espaces verts, son théâtre de plein air, ses promenades… tout invitait à la flânerie, à la contemplation et à une certaine idée de l’art de vivre.
Aujourd’hui, ce joyau balnéaire n’est plus que l’ombre de lui-même.
À force de vouloir satisfaire tout le monde, les élus ont fini par sacrifier l’essentiel. Chaque parcelle libre est devenue un commerce potentiel, chaque trottoir un prolongement d’étal, chaque espace public une source de revenus ou de clientélisme. Peu importe que la station perde son âme, pourvu que l’on distribue des autorisations, que l’on contente quelques intérêts et que l’on récolte, le moment venu, les précieux suffrages qui permettront de conserver les rênes de la commune rurale la plus riche du Maroc, grâce aux importantes recettes fiscales générées par les industries de Jorf Lasfar.
Ainsi, Sidi Bouzid glisse inexorablement d’une station balnéaire vers un immense souk à ciel ouvert. La plage est grignotée, les trottoirs détournés, les parkings privatisés, les espaces verts colonisés par des activités commerciales. Ce qui faisait autrefois son charme disparaît morceau après morceau, dans une indifférence presque totale.
Le plus douloureux reste sans doute le sort réservé au théâtre de plein air. Ce lieu n’était pas seulement une scène ; il incarnait une vision. Celle d’une station où la culture avait sa place, où l’on comprenait qu’un spectacle, un festival ou une pièce de théâtre enrichissent autant un territoire qu’un investissement matériel.
Ce théâtre porte d’ailleurs une histoire bouleversante. Le terrain avait été offert à l’immense homme de théâtre Mohammed Afifi afin qu’il y construise sa villa. Par générosité et par amour de son art, il préféra renoncer à cet avantage personnel pour offrir à toute une région un espace culturel ouvert à tous. Un geste d’une rare noblesse.
Aujourd’hui, cet héritage tombe en ruine. Les gradins se dégradent, les murs s’effritent et le silence a remplacé les applaudissements. Comme si la culture n’avait plus aucune valeur. Comme si investir dans l’humain était une dépense inutile parce qu’elle ne rapporte ni profits immédiats ni voix aux prochaines élections.
Il est difficile de ne pas imaginer Mohammed Afifi se retourner dans sa tombe en découvrant ce qu’est devenu son rêve. Lui qui croyait au pouvoir de la culture pour élever une société assisterait, impuissant, à son abandon méthodique.
Le drame de Sidi Bouzid dépasse la simple dégradation d’une station balnéaire. C’est le triomphe d’une vision à très court terme sur l’intérêt général. Une politique où l’on distribue des faveurs plutôt que de bâtir un avenir, où l’on préfère multiplier les commerces plutôt que les espaces de respiration, où l’on oublie qu’une ville ne se résume pas à son marché, mais aussi à son patrimoine, à sa beauté et à sa capacité à faire rêver.
Pendant ce temps, les autorités de tutelle observent en silence. Et Sidi Bouzid continue de perdre ce qui ne se reconstruira jamais : son âme.
Abdellah Hanbali
