Par M’barek BIDAKI
Les travaux du chercheur Mustapha Jmahri, notamment son projet pionnier « Les Cahiers d’El Jadida », lancé en 1993, constituent l’une des plus importantes initiatives individuelles consacrées à la sauvegarde de la mémoire locale marocaine et à sa préservation. Le rôle de cette entreprise éditoriale dans la conservation de la mémoire collective se manifeste à travers quatre axes fondamentaux :
- La documentation monographique de la ville : L’auteur est parvenu à constituer une véritable « archive locale » consacrée à la ville d’El Jadida et à la région des Doukkala, couvrant des dimensions historiques, sociales et économiques longtemps négligées par l’historiographie savante.
- L’exploration des trajectoires humaines : Les Cahiers ont réhabilité des figures et des familles marocaines locales à travers des récits de vie et des témoignages directs, transformant ainsi la « petite histoire » des individus en une composante essentielle de l’histoire nationale.
- Le comblement du vide bibliographique : La série débuta par l’établissement d’un inventaire bibliographique consacré à l’histoire d’El Jadida, offrant aux chercheurs et étudiants en sociologie et en histoire locale une base scientifique.
- Une référence littéraire et historique : Les Cahiers sont devenus une source incontournable pour romanciers et créateurs en quête de détails authentiques sur la société marocaine des périodes passées, comme l’a souligné à plusieurs reprises l’écrivain Fouad Laroui.
À travers une trentaine d’ouvrages et plus de quatre cents articles, Jmahri a fait des Cahiers d’El Jadida un véritable devoir de mémoire et un instrument de diplomatie culturelle contribuant à faire connaître une identité marocaine ouverte et plurielle (lire à ce sujet l’article du professeur Hammadi Gueroum sur Hespress.le 21 juillet 2025.
Dans le présent article, nous nous intéressons plus particulièrement aux récits consacrés à la composante marocaine musulmane, après que d’autres publications eurent déjà traité les différentes communautés ayant façonné le tissu humain local et régional.
Dans ce cadre, une série d’ouvrages méritent d’être mentionnés :
- Souvenirs marocains : El Jadida au temps du Protectorat : Cet ouvrage aborde une période décisive de l’histoire contemporaine du Maroc (1910-1960) à travers un espace géographique précis. Il repose sur des témoignages oraux recueillis auprès de 32 anciens habitants de la ville et de la province. Les entretiens évoquent la vie quotidienne, l’administration du Protectorat, les relations entre Marocains et Français ainsi que de multiples aspects sociaux, humains et économiques. La diversité de l’échantillon – hommes et femmes nés entre 1920 et 1945, issus de milieux professionnels et éducatifs variés – confère à l’ouvrage une valeur documentaire exceptionnelle. Aujourd’hui épuisé, il constitue une archive rare portant la mémoire de témoins disparus.
- Témoignages de femmes d’El Jadida : Réalisé sous la supervision de la sociologue défunte Fatema Mernissi, ce livre rassemble des témoignages féminins couvrant la période 1949-1969, entre la fin du Protectorat et les débuts de l’indépendance. L’objectif était triple : restituer la situation sociale et politique de la ville, recueillir le regard féminin sur les relations sociales locales et combler le manque d’études consacrées à la femme marocaine. Les témoignages révèlent des expériences vécues et livrent des détails méconnus sur la société jdidie au lendemain de l’indépendance, mettant en évidence le caractère cosmopolite et moderniste de la ville.
- Le parcours militant de Mokhtar Timour à El Jadida : ce livre, 20ème ouvrage de la série, retrace la trajectoire du sportif, syndicaliste et militant associatif Mokhtar Timour, né en 1942. De gardien de but du Difaâ Hassani d’El Jadida à responsable syndical régional de l’Union marocaine du travail, son itinéraire éclaire l’histoire sociale et politique marocaine entre 1950 et 1990. L’ouvrage dépasse la biographie personnelle pour analyser le fonctionnement d’institutions politiques, syndicales et administratives de l’époque. Comme l’a écrit le sociologue Gregory Lazarev, il s’agit là de « l’histoire des gens ordinaires que les grandes pages des journaux ignorent ».
- Mémoires du lycée Ibn Khaldoun d’El Jadida : Cet ouvrage de 160 pages constitue la seule référence consacrée à cet établissement scolaire centenaire. La majorité des témoignages provient d’anciens élèves marocains musulmans et restitue la vie scolaire, l’engagement national et les transformations sociales vécues durant les années précédant et suivant l’indépendance.
- Houcine Al-Ayoubi : parcours d’un résistant à El Jadida et autres articles sur la résistance locale : Ce livre met en lumière la contribution du résistant Al-Ayoubi (1925-2004) à la lutte nationale contre le colonialisme, ainsi que le rôle d’autres figures de la résistance dans la ville durant les années 1950. Selon le Haut-Commissaire aux anciens résistants, cet ouvrage représente une valeur ajoutée majeure dans l’enrichissement de la mémoire historique nationale et locale.
Il convient de souligner que les autres ouvrages de la série, consacrés aux différentes composantes du tissu humain d’El Jadida et des Doukkala, ont également contribué à sortir de l’oubli un grand nombre de personnalités marocaines, parmi lesquelles le militant M’hamed Brihoum, le militant Chérif Kasmi, le militant de gauche Mohamed Mahjoubi, ainsi que des acteurs associatifs et des figures issues du monde du commerce, de l’industrie et des affaires, tels qu’Abdelkrim Bencherki, Mohammed Ghribil ou Si Lebbar.
Quant aux articles publiés en langues arabe et française, ils sont nombreux à avoir retracé les parcours de citoyens marocains originaires de ce terroir. Près de 200 noms ont ainsi été recensés, et l’on peut espérer qu’ils feront un jour l’objet d’un ouvrage indépendant. Il convient d’autant plus de le souligner que la série « Les Cahiers d’El Jadida » demeure une initiative indépendante, ne bénéficiant d’aucun soutien financier institutionnel ou associatif.
