Après la mosquée Belhamdounia, c’est à celle de Kodiat Ben Driss que le gouverneur s’apprête à accomplir la prière du vendredi 27 février. Un déplacement qui, en apparence, relève du protocole habituel. Mais comme souvent, l’essentiel ne se joue pas à l’intérieur de la mosquée, il se joue dehors.
Depuis les premières heures de la matinée, une estafette des forces auxiliaires stationne dans les parages. Mission : faire place nette. Éloigner les mendiants, disperser les gilets jaunes, effacer tout ce qui pourrait troubler le décor. Autrement dit, nettoyer le paysage humain pour offrir, le temps d’une prière, l’illusion d’un quartier sans failles et d’une ville sans fissures.
La scène n’est pas nouvelle. Autrefois, à la veille d’une visite royale, on taillait les arbres à la hâte, on en plantait d’autres en un temps record, on refaisait l’asphalte des boulevards empruntés par le cortège. On maquillait la ville comme on maquille une façade lézardée, en espérant que personne ne s’attarde sur les fondations.
Aujourd’hui, la logique semble perdurer. Sauf qu’il ne s’agit plus d’accueillir un souverain, mais un gouverneur. Celui-là même à qui incombe la responsabilité de veiller à l’essor de la cité. Et pourtant, au lieu de lui exposer les réalités crues, chômage endémique, précarité rampante, économie informelle omniprésente, on choisit de les dissimuler. On cache la misère au lieu de la combattre.
Mais comment gouverner ce que l’on ne voit pas ?
Comment ordonner des réformes, impulser des politiques publiques efficaces, si l’on prend soin d’éloigner, à chaque visite, les symptômes les plus visibles du malaise social ?
À force de masquer les mendiants, on finit par occulter les causes qui les ont jetés à la rue. À force d’écarter les travailleurs précaires, on refuse de regarder en face l’échec des dispositifs censés les intégrer.
Plus grave encore, cette culture de la mise en scène entretient un cercle vicieux. Elle favorise ceux qui excellent dans l’art du vernis et marginalise les compétences authentiques, parfois “classées”, mises à l’écart parce qu’elles dérangent ou refusent de jouer le jeu de l’apparence.
Pendant ce temps, les véritables problèmes, tels des virus silencieux, continuent de proliférer autour des centres de décision, à l’abri des regards officiels.
Une ville ne se développe pas à coups de balayages ponctuels ni de dispositifs sécuritaires éphémères. Elle se redresse par des diagnostics lucides, des décisions courageuses et une volonté politique qui accepte d’affronter la réalité, aussi rugueuse soit-elle.
À vouloir préserver l’image à tout prix, on finit par sacrifier le fond. Et une politique qui préfère le décor à la vérité sociale avance, inexorablement, droit contre le mur.
Abdellah Hanbali
