Chronique de Mustapha Jmahri : La période Jdidie de la famille Fichet


Suite à la lecture de mon ouvrage « Une vie de colon à Mazagan », Geneviève Fichet, une ancienne résidente de Mazagan aujourd’hui décédée, m’avait adressé un courrier particulièrement touchant. Dans cette correspondance, elle retraçait sa vie passée à El Jadida, au quartier Derb El-Hejjar, à Safi, ainsi qu’à Bir-Jdid. Malgré la simplicité et la rudesse de l’existence à cette époque, soulignait-elle, une grande joie de vivre animait tout le monde. C’est un témoignage rare et d’une profonde émotion. De 1946 à 1960, son époux Hubert, d’abord agronome puis inspecteur des impôts, a sillonné le Maroc avec sa famille. Ce périple de quatorze années fut marqué par l’itinérance, des anecdotes savoureuses et, par-dessus tout, un attachement indéfectible envers la population marocaine.
Tout commence en août 1946. Fraîchement diplômé de l’Institut agricole de Toulouse, le jeune Hubert Fichet traverse la Méditerranée pour intégrer le « Paysannat », un organisme étatique chargé de moderniser les techniques agricoles locales. Après de premières missions dans le Sud et une convalescence en France, Hubert épouse Geneviève en avril 1947. Le jeune couple s’installe à Rabat, à la lisière de la forêt de la Mamora près de Salé, où Hubert participe au lancement d’une petite école d’agriculture.
Désireux de cultiver plutôt que d’enseigner, Hubert saisit en 1948 l’opportunité de gérer un domaine de 600 hectares (blé, orge, vignes) à Bou Amira, à 12 kilomètres de Bir-Jdid. La vie y est rude et isolée. En saison des pluies, la piste de terre est coupée par la crue de l’« oued seco ». Geneviève se remémore ce jour critique où leur fille aînée Brigitte, brûlante de fièvre, ne dut son salut qu’à un villageois marocain parti chercher le médecin à Bir-Jdid : les deux hommes revinrent au triple galop, serrés sur la même monture. Sans téléphone ni radio, l’isolement européen est grand, mais la chaleur des relations avec les Marocains comble magnifiquement ce vide.
À la suite d’un différend professionnel, la famille doit rebrousser chemin. Hubert décide alors d’intégrer le service de l’impôt du Tertib. En attendant son affectation définitive, la famille pose ses valises à Mazagan (El Jadida) dans une ville alors surpeuplée. Par un heureux hasard, ils dénichent une maison de location au cœur de la médina, dans le quartier populaire de derb el-Hejjar.
L’immersion est totale. Geneviève se souvient avec tendresse du marchand d’huile installé en face de chez eux et des solidarités spontanées du quartier. Un jour, alors que ses petites filles se promènent dangereusement sur le muret de la terrasse, ce sont des femmes marocaines de la médina qui viennent frapper à sa porte pour l’alerter. Geste qu’elle n’oubliera jamais, comme elle dit.
La carrière d’inspecteur du Tertib d’Hubert conduit ensuite la famille à Safi pendant trois ans. Geneviève y découvre le spectacle impressionnant des bancs de sardines et la personnalité excentrique de leur chef de poste, M. Brousse, qui aimait se promener une couleuvre autour du cou.
Puis, cap sur le Moyen Atlas, à 1.200 mètres d’altitude, à Azrou. Le choc climatique est absolu. Le quotidien est désormais rythmé par le ski au jebel Hebri et la messe dominicale au monastère bénédictin de Tioumliline (rendu célèbre en 2010 par le film Des hommes et des dieux). Geneviève y retient une anecdote mémorable : l’ingéniosité des singes de la région qui, pour piller le potager des moines, s’organisaient en équipe pour soulever les grillages pourtant équipés de clochettes d’alarme.
À Azrou, la famille vit les heures historiques de l’Indépendance du Maroc. La population locale reste profondément amicale. Le Cheikh du village, attristé de ne plus pouvoir offrir le traditionnel repas de détente après le contrôle du Tertib en raison des tensions politiques, promettait alors à Hubert dans un grand sourire : « Quand tout sera fini, tu verras le repas que je t’offrirai ! ».
En 1960, après un dernier poste à Rabat à l’ambassade de France pour gérer l’indemnisation des colons, la famille Fichet quitte définitivement le Maroc. Mais les racines étaient profondes. En 1965, Hubert et Geneviève reviennent passer deux mois de vacances au Royaume, accompagnés de leurs sept enfants. Des retrouvailles chaleureuses, émouvantes et inoubliables : l’indestructible pont d’amitié jeté entre les hommes, par-delà les tumultes de l’Histoire.
Des décennies plus tard, c’est dans le Cher, à Saint-Pierre-les-Bois, que les deux époux ont achevé leur long voyage. Hubert s’est éteint le 21 septembre 2020, suivi un an plus tard par Geneviève, le 12 octobre 2021. Une mémoire qui unit à jamais leur destin à la terre marocaine, d’Azrou à El Jadida.
Jmahrim()yahoo.fr

Related posts

Leave a Comment