Par: Driss TAHI
Le roman contribue, de manière essentielle, à la sauvegarde du patrimoine dans la
mémoire collective. Lorsqu’un récit, même porté par une intrigue imaginaire, met en
scène des lieux historiques, il participe à leur transmission, les fait connaître et leur
donne une nouvelle vie dans l’esprit des lecteurs. La fiction devient ainsi un puissant
vecteur de mémoire.
Le patrimoine ne se résume pas aux remparts, aux fortifications, aux monuments ou aux pierres séculaires. Il est également constitué des récits, des souvenirs, des
émotions et de l’imaginaire qui donnent une âme aux lieux. C’est précisément là que
la littérature joue un rôle essentiel.
Les grandes œuvres de la littérature mondiale ont souvent contribué à la sauvegarde du patrimoine.
Le roman peut éveiller la curiosité, susciter l’émotion et inciter à la
découverte d’un lieu bien plus durablement qu’un simple discours historique. En
donnant à un monument une existence dans l’imaginaire collectif, il participe à sa
préservation.
Un site historique ne survit pleinement que lorsqu’il continue d’habiter les mémoires.
Si les historiens en établissent les faits, les écrivains, eux, en prolongent la vie. Les
disciplines artistiques,
Le roman, la nouvelle ou le poème donnent une voix aux murs silencieux, réinventent les destins qui s’y sont croisés et permettent aux générations futures de s’approprier un héritage qui, sans cela, risquerait de devenir une simple curiosité touristique.
La Cité portugaise d’El Jadida est un exemple éloquent de cette rencontre entre
l’histoire et la création artistique et littéraire. Son architecture témoigne d’un passé
exceptionnel, mais ce sont aussi les créateurs qui la font revivre en transformant ses ruelles, ses bastions, sa citerne ou ses remparts en espaces de fiction, de mémoire et de réflexion.
La littérature ne concurrence pas l’histoire ; elle lui offre une autre dimension, plus intime, plus humaine. Les exemples sont nombreux. J’en retiendrai seulement quelques-uns qui m’ont particulièrement marqué, pour des raisons à la fois littéraires et sentimentales.
Le premier c’est le marché mythique de Khan el-Khalili dans les vieilles ruelles
labyrinthiques du Caire, fondé au 14 -ème siècle et inscrit au patrimoine mondial de
L’UNESCO. Un grand bazar atypique, symbolisant l’âme de la métropole égyptienne. Il inspira Naguib Mahfouz qui contribua en 1945 à son rayonnement historique à travers une œuvre tout aussi éblouissante et du même nom : Khan el-Khalili . Un roman réaliste traduit à plusieurs langues et dont l’histoire adaptée au cinéma connaît toujours un retentissant succès.
Comme deuxième exemple : Vérone, magnifique ville italienne, célèbre non seulement pour son patrimoine historique et architectural, mais aussi grâce au génie du grand dramaturge William Shakespeare. Sans avoir jamais visité cette ville, il en fit le décor de sa tragédie immortelle : Roméo et Juliette. Depuis lors, Vérone est
indissociablement liée à cette œuvre universelle.
Chaque année, des milliers de visiteurs s’y rendent pour découvrir le célèbre balcon de
Juliette, se recueillir devant sa statue ou visiter la maison qui lui est traditionnellement associée, tout en sachant que Roméo et Juliette sont des
personnages de fiction. C’est là toute la force de la littérature : elle confère à des lieux réels une dimension symbolique qui dépasse le temps et l’histoire.
Par la puissance de son imaginaire, William Shakespeare a offert à Vérone une forme
d’immortalité.
Plus de quatre siècles après la rédaction de son œuvre, la ville continue de vivre au rythme de cette histoire d’amour tragique, preuve éclatante que la littérature est capable de façonner durablement la mémoire collective et de magnifier
le patrimoine.
Le troisième exemple illustre à quel point la littérature ne se contente pas de raconter
le patrimoine, elle contribue à le créer dans la conscience collective et à en assurer la
pérennité.
Victor Hugo. Grâce à son roman Notre-Dame de Paris, la cathédrale est devenue bien
davantage qu’un monument : un symbole profondément ancré dans l’imaginaire
collectif.
Enfin, comme dernier exemple la chapelle Sixtine à Rome. Sans les fameuses et impressionnantes fresques murales peintes au 16ème siècle par Michel-Ange, la Chapelle Sixtine ne serait qu’une immense salle aux murs nus et au plafond banale. L’art lui a donné le rayonnement spirituel qu’on connaît. Il en a fait l’un des trésors de Rome et du monde et un chef d’œuvre de la renaissance Italienne.
Un joyau artistique réalisé grâce à des prouesses techniques qui coutèrent quatre
longues années au grand peintre Michel Ange. Un des lieux les plus visités au monde,
la chapelle Sixtine reçoit aujourd’hui de 10000 à 20000 visiteurs par jour . Et cela grâce au talent des artistes peintres Boticcelli, et d’autres Mais c’est à Michel Ange qu’on attribue la fameuse fresque qui recouvre tout le plafond de la chapelle.
Écrire sur la Cité portugaise, ou la représenter artistiquement, c’est accomplir un véritable acte de transmission. C’est rappeler que ce patrimoine n’appartient pas
seulement au passé, mais qu’il continue de vivre à travers les mots, les lectures et le
regard de celles et ceux qui le racontent. Des images saisissantes, empreintes de
force et de poésie, qui ont traversé les siècles et continuent d’inspirer écrivains,
peintres, photographes et autres artistes :
Le sifflement du vent dans les voiles des caravelles ancrées face à la Porte de la Mer,
le martèlement des sabots des chevaux et les cris des troupes fuyant la cité assiégée,
résonnent encore contre les remparts et dans le dédale des ruelles, avant de mourir
sous les voûtes de la citerne, tandis que les flammes semblent encore dévorer la cité
abandonnée.
Cependant, au-delà de son patrimoine architectural, la cité révèle une profonde
dimension spirituelle, incarnée par sa mosquée au minaret pentagonal, son église, sa célèbre citerne et les bastions de l’Ange, du Saint-Esprit, de Saint-Sébastien et de
Saint-Antoine. Chacun de ces lieux porte l’empreinte d’une histoire où se sont
rencontrées et parfois affrontées différentes civilisations, avant de devenir le symbole
d’un héritage partagé.
Il est évident qu’un lieu classé au patrimoine mondial a besoin d’architectes et de
restaurateurs pour préserver ses pierres, mais il a tout autant besoin d’artistes, de
romanciers, de poètes et de conteurs pour sauvegarder son âme.
C’est dans cet esprit que la Cité portugaise de Mazagan peut, elle aussi, trouver dans
l’art et la littérature un puissant moyen de prolonger sa mémoire, de préserver son
âme et de transmettre son histoire aux générations futures.

