Le cimetière européen d’El Jadida n’est pas qu’un simple espace funéraire ; c’est un musée à ciel ouvert qui condense une période charnière de la ville et de la région des Doukkala. Entre ses murs reposent des personnalités ayant contribué, aux côtés de leurs partenaires locaux, à la trajectoire locale : des médecins engagés contre les épidémies aux ingénieurs et entrepreneurs ayant contribué à jeter les bases de la mutation urbaine et industrielle
Plus qu’un lieu de sépulture, ce cimetière constitue un véritable laboratoire pour décrypter une partie de l’histoire économique et sociale de la ville et de sa région. Les découvertes documentaires que j’ai réalisées sur plusieurs de ces noms visent à transformer les stèles de marbre en récits vivants, témoignant d’une citoyenneté locale qui transcende les nationalités et les religions. Le cimetière européen s’affirme ainsi comme un conservatoire de la mémoire partagée et de la coexistence qui a marqué l’histoire de la cité.
Identifier ces noms, c’est interroger le marbre pour comprendre la genèse du tissu socio-économique d’El Jadida moderne. Des chroniques que j’ai publiées ces dernières années ont tenté de transformer cet espace en un fonds d’archives biographiques documentant l’histoire collective. Redécouvrir des sépultures telles que celle de la famille Delanoë, Dufour ou Jacquety, ouvre des perspectives de diplomatie culturelle reliant le Maroc aux pays du pourtour méditerranéen. Cela consolide également l’identité de la cité comme terre d’accueil.
Les stèles funéraires au sein de cet espace reflètent une diversité identitaire unique, mêlant des origines françaises, italiennes, espagnoles, portugaises, polonaises et même scandinaves, à l’image du marin norvégien, Larsen. Cette pluralité souligne le rôle stratégique de la ville comme pôle d’attraction mondial pour des consuls et des négociants qui ne furent pas de simples passants. Ils s’y sont installés, y ont fondé des lignées diplomatiques et commerciales, choisissant de reposer pour l’éternité en terre doukkalie, incarnant ainsi les valeurs de tolérance qui ont façonné la société jdidie.
La série des Cahiers d’El Jadida a documenté la métamorphose de plusieurs tombes, passant de pierres silencieuses à des biographies vivantes. Ces pages révèlent des récits humains profonds, comme celui du pionnier de la culture de la Tara du Pérou, l’ingénieur suisse Jean Ceresole, ou celui de la famille Delanoë, dont le lien affectif avec la ville fut indéfectible. La Doctoresse Eugénie Delanoë, bien que partie aux États-Unis (suite au déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale), insista dans son testament pour revenir reposer dans le cimetière européen en 1951, ultime témoignage de son attachement aux Doukkalis qu’elle servit avec dévouement durant des années. Le souvenir de son fils, le Docteur Guy Delanoë, demeure également présent.
Dans ma quête de la mémoire mazaganaise, j’ai aussi souhaité réhabiliter la sépulture du Docteur Blanc, qui s’efforça de bâtir des ponts de confiance avec la population locale. À côté de cet héritage humaniste, la tombe du marin norvégien Larsen subsiste comme le témoin tragique d’une période sombre de la Seconde Guerre mondiale, où son destin individuel vint percuter l’histoire mondiale.
À la lumière de ces données, le cimetière européen d’El Jadida s’impose comme le miroir de trois jalons fondamentaux de l’histoire locale :
Premièrement, il constitue, au-delà de toute considération idéologique, un observatoire de quelques bâtisseurs de la modernité. On y trouve les sépultures de certains ingénieurs qui ont dessiné les grandes artères, des médecins et des entrepreneurs. Comprendre leurs trajectoires est l’une des clés pour décrypter le tissu urbain et économique mis en place.
Deuxièmement, il incarne une diversité cosmopolite. Les patronymes français, italiens, espagnols et portugais confirment le rôle historique de la ville comme pôle d’attraction influent.
Troisièmement, il témoigne d’une citoyenneté locale ancrée. Ces hommes et femmes n’étaient pas des passants ; ils se sont investis dans la vie sociale, culturelle et sportive de la cité, laissant une empreinte humaine qui transcende les frontières politiques.
Le cimetière abrite également les dépouilles de consuls ayant marqué l’histoire politique et commerciale, tels que De Maria, Balestrino, Ansado ou Redman. Plus que des fonctionnaires, ces consuls-négociants étaient les patriarches de lignées établies à El Jadida depuis des générations, liant le port des Doukkala aux ports européens. Leurs sépultures attestent du poids diplomatique de la ville, véritable porte du Maroc sur le monde.
Enfin, la tombe du dramaturge André Adigard des Gautries offre un visage culturel rare. Amoureux d’El Jadida, cette personnalité libérale consacra une partie de sa vie à enrichir la scène artistique. Le choix de sa famille de l’inhumer en Doukkala plutôt qu’en France reflète cette citoyenneté du cœur propre aux intellectuels de cette époque.
La visite du cimetière devient donc une odyssée entre diplomatie (les consuls), médecine (Delanoë, Blanc, Armani) et arts (Adigard). Cet espace est, en somme, le divan de marbre de l’histoire moderne d’El Jadida. L’Association d’aménagement et d’entretien du cimetière, présidée par Jean-Claude Fouché, veille activement à la propreté des lieux. Cet engagement constant permet de préserver cet espace et d’en faire un support de mémoire. Il est ainsi sans doute temps de transformer ces données historiques en un itinéraire de tourisme culturel, faisant du cimetière européen une étape singulière du patrimoine local.
Jmahrim()yahoo.fr
