Mustapha Jmahri, auteur du premier DESsur la presse culturelle marocaine

Par Ahmed LAAYOUNI (Historien)

Mustapha Jmahri est connu dans la vie culturelle marocaine, en particulier comme une référence incontournable dans le domaine de l’histoire locale. Il est notamment le fondateur de la collection « Dafatir El Jadida », lancée en 1993. Toutefois, ce chercheur issu du monde des médias est arrivé à l’écriture historique par le biais du journalisme, à l’instar de plusieurs figures intellectuelles marocaines.
Formé et longtemps actif dans les métiers de l’information et de la communication, il a collaboré, depuis les années 1970, en tant que journaliste indépendant, avec plusieurs journaux et revues culturelles nationales, en arabe comme en français. Son nom figure aujourd’hui comme membre de la rédaction du mensuel d’histoire Zamane.
Mustapha Jmahri débute sa carrière professionnelle au milieu des années 1970 comme rédacteur et correspondant à la Radiodiffusion-Télévision marocaine, entre Rabat et la station d’Aïn Chock à Casablanca. Il rejoint ensuite un établissement public à El Jadida en qualité d’attaché de presse, avant de contribuer, en tant que professeur invité, à la formation des étudiants de la licence professionnelle en journalisme à la Faculté des Lettres d’El Jadida durant deux années universitaires.


Cependant, ce que beaucoup de lecteurs et chercheurs ignorent, c’est que Jmahri est considéré comme le premier chercheur à avoir abordé la question du journalisme culturel au Maroc selon une approche académique spécialisée. En janvier 1992, il soutient à l’Institut Supérieur de Journalisme (ISJ) à Rabat son étude de troisième cycle intitulée : « La presse culturelle au Maroc : Al-Alam Culture comme exemple ».
Cette recherche, composée de 311 pages, fut réalisée sous la direction du regretté spécialiste des sciences de l’information et de la communication, le professeur Zaki Al-Jaber, l’un des pionniers fondateurs de cette discipline au Maroc et dans le monde arabe. Le jury comprenait notamment Mohamed Talal, directeur des études à l’institut, Ahmed Ziyadi, ainsi qu’Abdelkrim Ghallab, directeur du quotidien Al-Alam.
Il convient de rappeler que ce sujet n’avait jamais été traité auparavant au Maroc au niveau du diplôme d’études supérieures ou du doctorat, faisant ainsi du travail de Jmahri une contribution pionnière. Son étude révèle également la rareté des travaux antérieurs consacrés à la presse culturelle, limités principalement à des articles, dossiers journalistiques ou communications réalisés par des journalistes et écrivains tels que Abdellah Bensmaïn, Mohamed Najib Refaïf, Abderrahmane Tenkoul et Latifa Akharbach. À l’échelle du monde arabe, les recherches similaires demeuraient également peu nombreuses, concentrées essentiellement en Égypte et au Liban jusqu’au début des années 1990.
L’étude de Mustapha Jmahri visait à analyser l’ensemble des acteurs du processus communicationnel dans la presse culturelle, de l’éditeur du journal jusqu’au lecteur, en passant par le média lui-même. Selon l’introduction de l’étude, cinq objectifs principaux guidaient cette recherche : évaluer l’expérience de la presse culturelle au Maroc, mettre en évidence ses efforts et ses contraintes, fournir un feed-back scientifique susceptible d’aider à améliorer les messages médiatiques, et analyser la perception des lecteurs vis-à-vis des suppléments culturels. Cette étude constitue également l’une des premières recherches académiques arabes consacrées à la fonction du journaliste culturel.
Pour atteindre ces objectifs, Jmahri mobilisa trois outils méthodologiques : l’analyse de contenu, l’enquête par questionnaire auprès des lecteurs, ainsi que l’entretien comme technique qualitative de collecte de données.
Le travail fut structuré autour d’un chapitre introductif et de deux parties principales. Le chapitre préliminaire examinait la situation de la presse culturelle au Maroc, tandis que la première partie analysait le contexte institutionnel et journalistique du supplément Al-Alam Culturel. La seconde partie portait sur son contenu éditorial et son public.
Dans un entretien personnel, Jmahri a indiqué que le recours au questionnaire et aux entretiens s’inscrivait dans les orientations méthodologiques recommandées par son directeur de recherche, Zaki Al-Jaber, qui lui conseilla également de consulter des intellectuels marocains pour l’élaboration de l’enquête, parmi lesquels les sociologues Abdelkébir Khatibi et Abdelfattah Ezzine, le journaliste Abdelwahab Errami, ainsi que le penseur Mohamed Noureddine Afaya. Les entretiens principaux furent menés en juin 1991 avec les responsables éditoriaux d’Al-Alam Culturel, le trio Abdelkrim Ghallab, Abdeljabbar Sehimi et Najib Khaddari.
Grâce à l’encadrement du professeur Al-Jaber, Jmahri réussit à appliquer les approches de la sociologie des publics au contexte marocain, passant ainsi de la question « Que publie la presse culturelle ? » à « Qui lit et comment lit-on ? ».
Parmi les conclusions majeures de sa recherche figurent :
Une forte dynamique culturelle face à un public restreint, révélant une production culturelle abondante mais une base de lecteurs limitée ;
Le caractère élitiste du discours culturel, souvent marqué par un langage académique éloigné du grand public ;
La dépendance au politique, la presse culturelle ayant historiquement évolué au sein de la presse partisane ;
L’absence d’études de terrain, plusieurs suppléments étant lancés sans connaissance préalable des attentes du lectorat ;
La crise du médiateur professionnel, le journaliste culturel étant fréquemment un écrivain publiant dans la presse plutôt qu’un journaliste spécialisé ;
Une anticipation de la crise numérique, Jmahri estimant que la transition digitale n’a pas résolu la crise de la lecture mais l’a accentuée en fragmentant l’autorité culturelle autrefois portée par la presse écrite.
Le professeur Zaki Al-Jaber considérait les médias comme un prolongement naturel de l’éducation et de la culture — une vision pleinement incarnée dans le parcours de Mustapha Jmahri. À travers son projet « Dafatir El Jadida », celui-ci a contribué à faire passer la mémoire locale du récit anecdotique vers une démarche monographique rigoureuse fondée sur la méthode scientifique.
Cependant, avec l’expansion des formations universitaires en journalisme au Maroc, une question essentielle demeure : celle de la pertinence et de l’efficacité de ces enseignements, dans un contexte marqué par l’insuffisante valorisation des études spécialisées et du capital scientifique accumulé depuis les années 1990, creusant ainsi l’écart entre la théorie académique et la pratique professionnelle.

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