Said Ahid s’est tout simplement éclipsé

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Parti en douce, comme s’il allait resurgir d’un moment à l’autre. Malheureusement, après toutes ces semaines d’absence…il faut se résoudre au fait qu’il est bel et bien mort.

Il aurait pu s’attarder encore un peu parmi nous. Mais non , il a préféré narguer la communauté, leur fausser compagnie sur un coup de tête, comme on claque une porte sans se retourner. Fidèle à lui-même, après une apparition silencieuse, presque furtive mais toujours marquante, il s’est éclipsé en douceur, laissant le trophée et la cerise aux autres… l’enfer, disait-il.
Il écrivait pour ne pas avoir à trop parler. La parole l’irritait, jusqu’à se ronger les ongles comme un adolescent, marmonnant dans sa barbe des bribes d’impatience. S’étendre en arguments lui semblait une perte de temps par exigence, peut-être, ou par déformation professionnelle. C’était son métier : faire parler les autres, puis, le lendemain, déposer dans sa colonne la substance décantée de leurs paroles.
Entre les lectures, les corrections interminables, et cette course obstinée contre la montre pour boucler avant la mise sous presse, il fallait trimer sans relâche. Il exécrait les discours longs, les logorrhées creuses, les amphigouris prétentieux, et tous ces textes vides qui ne servent que l’ego de ceux qui les produisent.
Il n’était jamais là pour la fin. Invité ou non, cela ne changeait rien : Saïd s’éclipsait toujours avant que les choses ne se délitent. Il préférait l’instant vif à la traîne inutile.
Nous n’avons jamais été d’accord sur grand-chose, lui et moi. Et pourtant… Un jour, sans détour, il m’avait lancé , avec son sourire rare:
« J’aime bien ce que tu écris, Driss. Mais fais attention : à ce rythme, tu pourrais glisser dans le roman de gare. »
Il ne s’excusait pas. Ne revenait pas sur ses mots. Ne quémandait rien.
Rien, sinon une chose, rare et exigeante : un respect silencieux, presque complice, et profondément intelligent.

Par ailleurs, l’homme porte en lui un pan de l’histoire de sa ville , El Jadida , de par ses ouvrages, en plus d’un amour particulier et indéfectible, parfois violent, puisqu’il lui arrive de lui en vouloir à travers certains de ses propos incisifs …
« El Jadida se ruralise « , disait-il .

Adieu, sacré Said.

Said Ahid.
journaliste , traducteur. Auteur de plusieurs romans, et recueils dont : « Résidus d’un autoportrait  » «Un semblant de (dé)raison», «Rien… ou presque» et  » Justice, crimes et châtiments dans le Maroc du XVI siècle  » et bien d’autres ouvrages.

Driss Tahi.

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