C’est une anecdote qu’il convient de raconter pour sa profondeur et, surtout, pour sa portée humaniste. Elle révèle la bienveillance de ces grands hommes qui marient la modestie au savoir-faire. Il s’agit ici de Raymond Aubrac (1914-2012), figure emblématique de la Résistance française, qui sut accueillir avec sagesse la « colère gentille » d’un simple ouvrier doukkali : Abdellah Sabir.
De 1958 à 1963, Aubrac joua un rôle actif dans la construction du jeune État marocain, notamment au sein de l’Office National des Irrigations (ONI). J’ai personnellement eu le privilège de rencontrer Raymond Aubrac à Rabat en 1985, dans le bureau du directeur de l’École des Sciences de l’Information (ESI) ; une rencontre qui inspira le titre de mon ouvrage paru chez L’Harmattan en 2018 : « Rencontres franco-marocaines : de Raymond Aubrac à Driss Chraïbi ».
Cette scène m’a été rapportée par Mokhtar Timour, ancien responsable syndical à l’UMT (dont je retrace le parcours dans un livre « Une vie d’engagements »). L’événement se déroule en 1964 à El Jadida, au siège de la direction du périmètre irrigué des Doukkala. Le poste de directeur étant vacant, Raymond Aubrac, alors secrétaire général de l’ONI aux côtés de Mohammed Tahiri, en assurait l’intérim.
Alors qu’une grève secouait la Direction des Doukkala à El Jadida, Aubrac reçut une délégation locale de l’UMT, comprenant Mokhtar Timour et Abdellah Sabir, un ouvrier sans qualification.
La discussion, menée en français, était ponctuée de mots de darija. Pensant que l’ordre du jour portait enfin sur le versement des indemnités de panier, Abdellah Sabir laissa éclater sa frustration, il sortit de la capuche de sa jellaba un pain d’orge, rond et sec. Il en frappa la table et interpella Aubrac :
— « Monsieur le directeur, est-ce avec cela que nous sommes censés vivre ? »
Après un instant de stupéfaction, un rire général détendit l’atmosphère. Raymond Aubrac répondit alors, un sourire empreint de respect aux lèvres :
— « Si, c’est avec cela que nous allons vivre, cher Abdellah »
Abdellah Sabir s’est éteint il y a quelques années dans sa demeure sur la route de Sebt Ouled Bouaziz, mais son geste demeure un symbole. Ce jour-là, Raymond Aubrac a prouvé qu’écouter le désarroi des humbles avec douceur est la marque des plus grands.
Jmahrim()yahoo.fr
Photo montage montrant Raymond Aubrac entre mes deux livres le citant .
