Par: Driss TAHI
El Jadida peut se targuer d’être la ville des mille et un cafés. À chaque coin de rue, tout local à la façade éclatante de lumière semble voué à cette même vocation. Le café y règne en maître, omniprésent, presque incontournable. Aujourd’hui, il est plus aisé d’y trouver une table et une tasse fumante que de dénicher un kiosque à journaux ou une papeterie. La raison en est simple : les cafés disposent d’une clientèle fidèle, nourrie surtout par la passion du football. Dans ces conditions, ouvrir un café apparaît comme un investissement rapidement rentable, d’autant que son exploitation n’exige du tenancier ni diplôme particulier ni formation spécialisée.
Ainsi, les cafés poussent comme des champignons, en toute saison. Ils s’alignent parfois épaule contre épaule, colonisant aussi bien les artères animées que les nouveaux quartiers encore inachevés. La facilité avec laquelle on obtient une autorisation d’ouverture encourage cette prolifération : il suffit d’un capital et d’un local, et l’aventure commence. N’importe quelle adresse de la ville peut se transformer en vitrine de café, contribuant à ce paysage urbain saturé de terrasses et d’enseignes.
Ces établissements sont devenus des lieux prisés pour les rendez-vous galants et les rencontres d’affaires. Pour certains habitués, se montrer dans un café dit « huppé » relève d’un rituel social, presque d’un signe distinctif. Pourtant, rares sont ceux qui réservent un espace aux manifestations artistiques ou culturelles, laissant peu de place à une véritable animation intellectuelle.
De plus en plus reconnaissables à leurs devantures chargées de marbre et d’acier inoxydable étincelant, à leur design souvent extravagant et à leurs enseignes lumineuses — parfois excessives et de goût discutable —, ces cafés avancent leurs terrasses comme des digues qui grignotent le trottoir. Cette emprise sur l’espace public altère l’harmonie du paysage urbain et porte atteinte aux droits du piéton, en particulier lorsqu’il est âgé, malade ou handicapé.
Les noms qu’ils arborent témoignent eux aussi d’une influence largement importée. L’Italie semble inspirer la majorité d’entre eux : « Venezia », « Milan », « Roma ». Inscrits parfois uniquement en français ou en latin, et non sans fautes, ces noms jurent avec le contexte local et heurtent la sensibilité des lettrés jdidis. Certains choix, tels que « Les Aristocrates », « Les Artistes », « Hollywood » ou « Mekka », accentuent encore ce décalage entre l’enseigne affichée et la réalité sociale de la clientèle.
Quant à l’équipement, flambant neuf à l’ouverture, il se démode rapidement. La concurrence, vive et incessante, pousse chaque nouveau venu à redoubler d’éclat pour éclipser ses prédécesseurs. Dans cette course à la modernité, les cafés vieillissent vite. Le service, lui, demeure souvent en retrait : uniforme d’un établissement à l’autre, il révèle le manque de professionnalisme d’un personnel peu formé aux exigences de l’hôtellerie et de la restauration.
