El Jadida : un patrimoine sacrifié sur l’autel de l’ignorance et du profit


« Si l’on donnait un témoignage de regret à tout ce qui tombe, il faudrait trop pleurer », écrivait Chateaubriand à propos des ruines antiques. À El Jadida, cette phrase résonne avec une acuité douloureuse. Car ici, les ruines ne sont pas l’œuvre du temps, mais le produit de décisions humaines, de renoncements politiques et d’une myopie collective assumée.
Nous sommes pourtant comptables, devant les générations futures, de ce patrimoine que l’Histoire nous a légué. Le préserver, le valoriser et le transmettre aurait dû relever de l’évidence. Or, ce qui se déroule sous nos yeux s’apparente davantage à une entreprise méthodique de défiguration et d’effacement d’un héritage urbain pourtant exceptionnel.
Quartiers rayés de la carte, habitants contraints à l’exil intérieur, artères historiques dénaturées par des constructions sans âme, sans cohérence ni vision d’ensemble. Le patrimoine, réduit à un mot creux dans les discours officiels, a cédé la place à une logique de bétonnage effréné, où seule compte la rentabilité immédiate, au mépris du long terme.
El Jadida se vide peu à peu de ce qui faisait sa singularité. Elle s’étiole dans une indifférence quasi générale, sacrifiée sur l’autel du profit facile, mais aussi d’un manque criant de savoir-faire, de culture urbaine et de goût. Une ville mise en guenilles : monuments abandonnés, voiries dégradées, déchets omniprésents, façades centenaires rongées par la décrépitude, notamment au centre-ville, livré sans garde-fous à une promotion immobilière sans foi ni loi.
Et pourtant, El Jadida fut longtemps une perle architecturale. Une ville côtière harmonieuse, lisible, respirable, où l’urbanisme racontait une histoire et dessinait une identité forte. Mais par ignorance, inconscience ou cynisme assumé, certains responsables, souvent étrangers à l’âme et à la mémoire de la cité, mais propulsés à sa tête par nomination ou par les urnes, ont bradé ce trésor contre quelques profits à court terme.
Le constat est implacable : un patrimoine en ruine, des immeubles de plus d’un siècle à l’architecture singulière laissés à l’abandon, une ville transformée en bazar anarchique où l’on « vend de tout », au mépris du beau, de l’esthétique et de l’identité urbaine.
Cette fièvre immobilière a fait de chaque parcelle, de chaque respiration urbaine, un objet de convoitise. Aucune vision globale, aucun projet structurant, aucune compréhension du fait que le patrimoine n’est pas un frein au développement, mais bien un levier économique majeur. Tourisme culturel, attractivité territoriale, création d’emplois durables, rayonnement national et international : autant d’opportunités sacrifiées sur l’autel de l’improvisation et du gain immédiat.
À El Jadida, ce levier est non seulement ignoré, mais délibérément négligé. Aucun inventaire rigoureux du bâti ancien, aucune politique sérieuse de classement et de protection, une stratégie patrimoniale aux abonnés absents. Cette carence explique en grande partie la dégradation avancée de la cité portugaise et de ses abords, pourtant classée au patrimoine mondial.
Ce que subit aujourd’hui El Jadida est le fruit d’un cocktail toxique : irresponsabilité, laisser-aller, complicités silencieuses, appât du gain et mercantilisme débridé de certains élus et décideurs.
Que reste-t-il, désormais, dans la mémoire des Jdidis d’un certain âge ? Où sont passés les repères, les lieux de transmission, les symboles d’une enfance et d’une histoire partagée ? Aucun musée digne de ce nom, aucun espace de mémoire, aucune politique culturelle structurée. Comme si la ville avait renoncé à se raconter, à se comprendre et à se projeter.
Car à travers la destruction de son patrimoine, El Jadida ne perd pas seulement de vieilles pierres. Elle sacrifie une part de son âme, de son identité collective et d’un avenir économique durable, dans un silence aussi assourdissant que coupable.

Abdellah Hanbali

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