En fin décembre 2025, plusieurs sites d’information ont annoncé qu’une équipe du Centre national des études et des recherches sur le patrimoine subaquatique a pu relocaliser l’épave du sous-marin français Méduse coulé lors de la Seconde Guerre mondiale au pied de la falaise de Jorf Lasfar.
Certains sites ont parlé de « localisation », d’autres de « découverte », tandis que d’autres ont employé l’expression « avoir de nouveau localisé ». Mais comme l’a bien employé un autre site, il s’agit plus précisément de « relocalisation ». Ce qui veut dire placer dans un lieu déterminé. L’origine de l’imprécision de certains sites peut être expliquée par le fait que les journalistes ont souvent peu de temps pour écrire et donc ils racontent des raccourcis, surtout pour des faits historiques ! Quant aux chercheurs, certains oublient de consulter les publications sans « impact factor » ou d’interroger les érudits locaux.
On peut avancer, pour le cas d’espèce, qu’il s’agit d’un repérage (terme plus géographique) de l’épave du sous-marin qui s’est beaucoup détériorée. Car ce sous-marin était bien connu des anciens de la région, puisqu’il était visible à marée basse, avant qu’il ne sombre sous les eaux. Jean-Pierre Guilabert, président de l’Amicale des anciens de Mazagan, s’y était rendu plusieurs fois dans les années 1960-65. Il témoigne : « L’emplacement du sous-marin était bien connu et demeurait visible durant les années de 1942 à 1965, année où j’ai quitté El Jadida. L’épave est toujours restée au même endroit mais avec le temps, la rouille et les tempêtes ont dû faire disparaître la tourelle et l’étrave qui dépassaient à marée basse. Le reste de la coque doit être aussi en très mauvais état. Les équipes de plongée marocaines ont dû s’en rendre compte. »
Raconter l’histoire
Les sous-marins et les sous-mariniers font partie d’un monde très particulier avec de nombreux passionnés à travers le monde. C’est là en général que se trouve le trésor de ce genre d’épave… pour cela il faut raconter son histoire et l’histoire de l’équipage.
En avril 2023, par un article publié dans le magazine Zamane, j’ai évoqué l’histoire de ce sous-marin bombardé par l’aviation américaine le 8 novembre 1942. Pour éviter de couler au-dessus des grands fonds et risquer la vie de ses hommes, le commandant du Méduse saborda son sous-marin, le 11 novembre, en l’échouant volontairement contre les falaises de Jorf Lasfar.
Les tentatives de récupération de l’épave ont été déclenchées très rapidement. Une mission se rendit à Jorf Lasfar le 18 novembre 1942, pour tenter de le sauver. Un scaphandrier s’immergea pour fermer les prises d’eau et les panneaux. Mais cette première tentative de renflouement échoua. Il fallut attendre l’année 1947, lorsqu’une entreprise civile obtint auprès des Domaines une concession de dix ans, pour récupérer le sous-marin. Mais ses efforts furent vains.
Une nouvelle tentative en 1956 : Lucien Marchal, entrepreneur à Tanger, racheta la concession. Il recruta deux scaphandriers professionnels, Jules Manganelli et Lucien Mazella, ainsi que deux aides marocains et organisa un bivouac sur terre. Pendant deux mois, les plongeurs se rendirent sur l’épave à bord de deux gros canots pneumatiques. Le sous-marin gisait, posé bien droit sur la pente rocheuse, l’étrave à trois mètres de profondeur, les deux hélices à quinze. La coque était complètement recouverte de laminaires, ces grandes algues en forme de lanières. L’essentiel du travail consista à les enlever pour obturer les nombreux trous apparents.
Toujours persévérant et passionné, Lucien Marchal, pour la seconde campagne, en 1957, prévue pour deux mois au départ de Tanger, l’équipage se composait du patron, de son fils Jean-Jack, des mêmes plongeurs, plus deux manœuvres et un cuisinier. Durant l’été 1958, seul Jules Manganelli est revenu sur l’épave pour récupérer des lingots de plomb de 25 kilogrammes pièce. Il abandonne définitivement tout espoir de renflouer le sous-marin.
Le 22 février 1959, Jean Gonzales, pionnier de la plongée subaquatique à El Jadida, sa ville natale, effectua des plongées sur le sous-marin. Son neveu Jean-Pierre Guilabert l’accompagna. Ils revinrent quatre fois autour de cette épave pour l’explorer complètement. Ils furent probablement les derniers à avoir plongé sur le Méduse alors qu’il était encore visible, à marée basse, du haut de la falaise, jusqu’à la fin des années 60. Après, l’épave tomba dans l’oubli jusqu’à ce qu’une équipe du Centre national des études et des recherches sur le patrimoine subaquatique la repère.
L’importance historique
Toute épave est un bien culturel que l’on qualifie de maritime ou d’immergé. Comme tel elle fait partie du patrimoine et de l’histoire du pays et donc elle est protégée par la loi. Sa protection reste subordonnée à lui donner une existence juridique : en France, par exemple, l’épave fait l’objet d’une déclaration de bien culturel, un numéro d’inventaire lui est attribué et l’information la concernant est placée dans une grande base de données nationale qui s’appelle la base « Patriarche ».
Ce repérage du Méduse qui vient d’être effectué est indispensable pour que l’épave soit répertoriée par les autorités concernées. Selon Jean-Pierre Guilabert, la dernière équipe de renflouement du Méduse a sorti tout ce qui pouvait être intéressant. Par contre, dit-il, « à l’extérieur, lors d’une de mes plongées avec mon oncle Gonzalez, en 1959, nous avions repéré pas mal de blocs de plomb détachés de la coque qui constituaient des lests. Cependant nous n’avons pas pu en sortir car c’était trop lourd. Ces blocs doivent être sûrement recouverts par les algues et le ressac. Le long de la coque côté droit, il y avait aussi éventré un tube de torpille.
Sur Internet, Pierre Larue, un ancien de Mazagan, a relaté l’histoire détaillée dudit sous-marin dans un article intitulé « Dans le sillage du sous-marin Méduse » avec plusieurs photos à l’appui.
De nos jours, l’épave enfouie dans les profondeurs de l’Atlantique, colonisée par les algues et détériorée par l’érosion, doit être très méconnaissable. Mais ce témoin d’une longue histoire commune maroco-franco-américaine mérite certainement une récupération mémorielle.
jmahrim@yahoo.fr
