L’auteur de cet article évoque ici la genèse d’un parcours de plus de trois décennies pour inscrire El Jadida et les Doukkala dans le paysage de la recherche historique et sociologique marocaine.
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En entamant leur trente-troisième année, la série Les Cahiers d’El Jadida, lancée en 1993, n’a pu continuer à être éditée et diffusée que grâce à ses lecteurs du Maroc et d’ailleurs. En effet, un projet éditorial ne peut survivre que s’il réussit à fidéliser son lectorat.
Pour entamer cette aventure éditoriale personnelle, j’ai bénéficié des conseils de mes aînés, l’historienne Nelcya Delanoë et du sociologue Abdelkébir Khatibi, natif d’El Jadida. Ce dernier donnait trois conseils aux chercheurs : se pencher sur la marginalité, travailler dans le cadre d’un projet et créer son propre lectorat.
C’est ainsi qu’après la parution de mes premiers livres, j’ai défini mon projet et baptisé cette publication Les Cahiers d’El Jadida. Alors que j’avais déjà publié des livres littéraires chez un éditeur, pour cette série, j’ai opté pour l’auto-édition pour trois raisons : d’abord parce qu’il s’agit de recherches sur le local, ce qui ne suscite pas l’intérêt des éditeurs professionnels, ensuite en raison des sujets traités évoquant, souvent, des récits personnels, enfin par souci de liberté, l’auto-édition permettant une parution annuelle.
Le choix du sujet de chaque livre reste subordonné à plusieurs éléments : soit il s’agit d’un recueil d’articles déjà publiés séparément, mais traitant du même thème, soit il s’agit d’un sujet suffisamment riche, soit enfin le livre projeté est élaboré et écrit avec un autre chercheur. Dans cette dernière catégorie figurent des ouvrages publiés en commun avec Rémond Faraché, Christian Feucher et Gérard Chalaye.
Mes travaux sont écrits en prenant conseil auprès d’universitaires ou de spécialistes du sujet traité. Leur relecture des textes est essentielle, fond et forme.
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Pour aider à l’ancrage du projet et lui créer une identité visuelle, Driss Lebbat, jeune Web-entrepreneur marocain (décédé en novembre 2025), m’a aidé dans la création d’un logo propre. Le nom Les Cahiers d’El Jadida fut écrit en petits caractères sur deux lignes à droite de la silhouette du phare Sidi Bouafi, bâti en 1916, un édifice emblématique de la ville. Au début, le choix avait porté aussi sur la silhouette de l’agave, plante historique connue sur le territoire d’El Jadida, mais il s’est avéré que ladite plante était également présente dans d’autres endroits du Maroc, alors que le phare est le symbole-même de cette ville marocaine.
La longévité relative de cette série est en grande partie due aux lecteurs, composés principalement de trois groupes de personnes qui constituent la mémoire mazaganaise : les Marocains ayant vécu à El Jadida au temps du Protectorat, les Jdidis de confession juive de la diaspora et les Européens, principalement français, ayant quitté la ville aux lendemains de l’Indépendance, ou avant. Ces personnes ainsi que leurs héritiers sont demandeurs de cette histoire commune qui se prolonge par la transmission orale. Il y a, bien entendu, d’autres lecteurs en dehors de ces groupes mémoriels. En effet, Les Cahiers d’El Jadida ont attiré l’attention de chercheurs marocains et étrangers. Des historiens, géographes, anthropologues ou sociologues ont apprécié mes recherches, une motivation essentielle. Cette reconnaissance, de la sphère universitaire, m’a donné plus de confiance dans mon projet et sur son utilité pour la communauté. Ces Cahiers comblent un vide au niveau de la recherche sur le plan local en répondant à des questions historiques et sociologiques sur la cité et sa région.
Depuis le 7e numéro, paru en 2007, Les Cahiers d’El Jadida sont publiés par Najah Al-Jadida, entreprise d’impression connue à Casablanca. Il s’agit d’une publication à compte d’auteur dont le tirage est de 1 000 exemplaires, un tirage généralement accepté au Maroc depuis les années 1970. En effet, l’achat du livre se heurte à de nombreuses contraintes. La diffusion est assurée dans des librairies à El Jadida, Casablanca, Rabat et Marrakech, vente directe lors de séances de signature, ou par envoi postal, notamment pour les lecteurs résidant en France. Je réserve une centaine de livres aux structures de lecture publique et aux étudiants.
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L’équilibre financier reste délicat. Il est primordial d’écouler une moyenne de 500 exemplaires d’un volume pour couvrir les frais d’impression du numéro suivant. Évidemment, la rentabilité n’est pas ma préoccupation majeure, il s’agit plutôt de partage et d’échange. Néanmoins, je remercie certains de mes fidèles lecteurs et amis pour leur appui matériel non négligeable pour quelques ouvrages, une aide appréciée et appréciable.
Mon ami Fouad Laroui avait répondu à un journal que « l’écrivain marocain est un « héros » dans la mesure où il écrit, finance et assure la diffusion et la publicité de ses œuvres. C’est ce que je fais pour Les cahiers d’El Jadida, comme d’autres écrivains marocains dont les travaux ne bénéficient pas de financement public. Si des écrivains européens ont plus souvent la chance d’avoir des contrats, je crois que c’est le sort de presque tous les écrivains marocains de bonne volonté, qui animés d’un feu intérieur, veulent apporter leur pierre à la citadelle du monde : il leur faut dénicher de quoi se faire publier.
