Chronique de Mustapha Jmahri : Pol de Ménorval, directeur du camp de Sidi El-Ayachi

Au cours de mes recherches sur l’histoire d’El Jadida, j’avais déjà croisé le nom de Pol de Ménorval, ce notable français à la retraite, bien connu pour avoir été l’animateur des concours de châteaux de sable sur la plage de la ville dans les premières années de l’Indépendance. Cependant, mon regard sur ce personnage, de Ménorval, a évolué lorsque j’ai lu récemment une notice de l’anthropologue Aomar Boum sur le camp de Sidi El-Ayachi (situé à 15 kilomètres d’El Jadida), publiée dans The United States Holocaust Memorial Museum Encyclopedia of Camps and Ghettos, 1933–1945 (volume III, 2018). L’auteur y signale notamment qu’un officier français, « le capitaine Comte de Ménorval », y « était chargé de la discipline à l’intérieur du camp ». Intrigué par cette coïncidence, j’ai entamé des recherches pour vérifier s’il s’agissait bien du même homme et lever le voile sur son histoire.

Le surnom de « Bou-Aïn »
L’identité de ce personnage si pittoresque s’est précisée grâce aux témoignages directs de deux contemporains de la fin du Protectorat que j’ai pu contacter : Jean-Pierre Guilabert, président de l’Amicale des anciens de Mazagan, et Nessim Bensimon. Leurs souvenirs concordent parfaitement quant à la silhouette singulière de Pol de Ménorval : un homme d’une corpulence imposante, circulant à bicyclette et vêtu d’un short beige clair qui rappelait les uniformes des militaires d’Afrique. Tous deux confirment également qu’il portait un monocle d’où son surnom marocain de Bou-Aïn (l’homme à un seul œil).
Pour tenter d’en savoir un peu plus sur son parcours, face à l’absence d’archives locales, je me suis adressé à mon amie Danielle Laguillon Hentati, historienne en France, qui m’a généreusement soutenu dans mes recherches généalogiques. Son aide s’est avérée précieuse : j’ai ainsi découvert que cette lignée est profondément ancrée dans la tradition militaire et l’histoire coloniale.
Par ailleurs, si l’anthropologue Aomar Boum mentionne le nom du « capitaine Conte [sic] de Ménorval » comme responsable du camp de Sidi El-Ayachi, le croisement avec les données généalogiques reçues de Danielle Laguillon Hentati permet de corriger une erreur de transcription récurrente dans les sources administratives de l’époque. Le terme « Conte » résulte en réalité d’une confusion phonétique avec le titre de noblesse de cette lignée bretonne, la Maison de La Goublaye de Ménorval qui portait le titre de comte depuis plusieurs générations. Cette précision capitale dissipe le doute et permet d’établir que le directeur du camp et l’animateur de la plage sont une seule et même personne.
Un autre document d’archive daté du 15 avril 1942, qui recense les internés espagnols du camp de Sidi El-Ayachi, atteste clairement que la direction de l’établissement était assurée par de Ménorval, officiant en qualité de directeur du camp. Pour le seconder dans sa tâche, il était épaulé par un membre de l’administration civile du Protectorat, M. Berenguer, qui occupait le poste officiel de surveillant. Il est possible que cette famille ait résidé à Mazagan (El Jadida) : une dame, Cécile Berenguer, est membre de l’Amicale des anciens de Mazagan.
L’appel du Maroc
Pol Joseph Charles Marie de La Goublaye de Ménorval, 5e comte de Ménorval, naquit le 18 juin 1893 à Saint-Brieuc. Son père, Joseph Alfred Henri Marie, né à Montrottier (Rhône) en 1869, était licencié en droit, avocat, directeur de banque, propriétaire rentier ; il mourut en 1913 à Fribourg (Suisse). Sa mère, Adélaïde Aimée Mircher de Mesny (Saint-Brieuc 1870 – Nice 1927), descendait aussi d’une famille de la noblesse bretonne.
Le prestige du capitaine Pol de Ménorval à Mazagan reposait sur son passé militaire et sur son influence au sein de sa communauté. Avant d’être versé dans la réserve, il a servi comme lieutenant au sein du 2ème Régiment de Tirailleurs Marocains (2ème RTM), avant de gravir les échelons pour devenir capitaine d’infanterie. Son expérience du commandement de troupes de première ligne et sa connaissance des réalités du pays ont poussé l’administration du Protectorat à le rappeler sous les drapeaux. C’est avec ce grade de capitaine qu’il fut placé à la tête du camp de Sidi El-Ayachi, une structure d’internement sous Vichy située près d’Azemmour.
Sur le plan privé, il avait épousé à Paris, le 5 avril 1921, Madeleine Marie Renée Léonie Stylitte de Biré, fille de propriétaires originaires de Laval. Le couple, dont le divorce fut prononcé le 11 juin 1936 à Marrakech, vécut le drame de la perte de leur premier nourrisson, Jacques, en 1901. Leur second fils, Jacques II, né à Casablanca le 25 juin 1923, connut un destin tragique : brigadier-chef au 4e régiment de spahis marocains (RSM), il fut tué au combat le 17 avril 1944 à Rocca d’Evandro (Italie) et fut déclaré « Mort pour la France » à l’âge de 20 ans ; il repose dans le cimetière militaire de Mont-Cassin (Italie). Le couple eut également une fille, Alix Marie Pierre Thérèse, née en 1926 à Paris et décédée au Maroc le 3 août 2009. Le lien de cette famille avec le Maroc (Marrakech, Casablanca et El Jadida) s’est ainsi prolongé jusqu’à une date récente.
De Ménorval assura la direction du camp de Sidi El-Aycahi jusqu’à fin 1943. Comme le montre un document d’archive, une permission de sortie du camp en date du 22 janvier 1943 fut délivrée à Hans Landsberg pour une durée de trois jours (publiée in Encyclopedia of Camps and Ghettos, 1933–1945 (V. III, p.296). On y remarque une signature illisible, mais probable, du capitaine de Ménorval en sa qualité de directeur. Durant cette période qui a suivi le débarquement américain de novembre 1942, le camp de Sidi El-Ayachi fonctionnait encore sous un régime de contrôle strict, dans l’attente de vider le site de ses occupants.
Retraité, de Ménorval choisit de rester à El Jadida et résida dans un quartier non loin de la plage. Sa voisine Marie-Paule Fauché, ayant quitté la ville en 1956, en témoigne (courriel du 5 mars 2017) : « Nous habitions rue La Motte-Picquet, non loin de la plage. Dans notre rue, presque en face de chez nous, logeait le capitaine de la Coloniale M. de Ménorval, que les Marocains appelaient el-fessian » ou l’officier. Sa présence active dans la ville, selon Ahmed Khouchlaâ (proviseur retraité), s’est ainsi prolongée jusqu’en 1959. Rentré en France, il s’éteignit le 10 juillet 1961 à l’âge de 68 ans, à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce à Paris.
Un autre témoignage apporte de précieuses précisions sur sa situation : Malika Bidaki, qui habitait le même quartier, se rappelle que « durant les années 1950, il vivait, rue actuelle Ahmed Mansour Dahbi, avec une dame que les habitants du quartier considéraient comme son épouse, et qui est décédée à El Jadida. On ne sait pas si elle fut enterrée dans cette ville ou transportée en France ».
Si quelques responsables des camps d’internement au Maroc ont été jugés ou punis après la guerre, il ne semble pas que ce fut le cas pour de Ménorval. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette absence de sanctions. D’une part, le camp de Sidi El-Ayachi, qualifié de structure « familiale et semi-libre », n’a pas connu les conditions de détention extrêmes d’autres sites du Protectorat. D’autre part, il y a le statut particulier de ce comte, officier issu de la réserve et rappelé sous les drapeaux. À cela s’ajoute le fait qu’aucun abus notoire n’a été relevé dans l’exercice de ses fonctions.
D’après les recherches de Danielle Laguillon Hentati, Pol de Ménorval avait un frère cadet, militaire lui aussi, nommé Bertrand Pol de La Goublaye de Ménorval. Ce dernier s’établit au Costa Rica après avoir épousé à Paris une citoyenne costaricienne. Ainsi, tandis que l’aîné ancrait sa mémoire sur les rivages d’El Jadida, le cadet déplaçait l’horizon de cette lignée vers l’Amérique centrale.
Jmahrim()yahoo.fr
Légende photo : Le résident général Noguès au camp de Sidi El-Ayachi, en juillet 1942, accompagné par le directeur du camp.

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