Il y a des dates qui reviennent chaque année réveiller une absence. Le 30 septembre 2013, il y a treize ans déjà, Michel Amengual nous quittait. Dans le calme de sa demeure de Sidi Bouzid, loin du tumulte et des honneurs, l’homme de culture, de conviction et de passion s’éteignait avec cette discrétion qui avait accompagné toute son existence. Comme s’il avait voulu partir à l’image de ce qu’il fut : humble, pudique et profondément humain.
Michel Amengual était de ces hommes qui arrivent quelque part sans jamais avoir besoin de s’imposer. Installé à El-Jadida en 2001, il avait rapidement adopté cette ville et, surtout, cette terre des Doukkala, jusqu’à en devenir l’un des plus fervents ambassadeurs.
Ses ouvrages, El Jadida, capitale des Doukkala et Voyages en Doukkala, de l’Antiquité à l’Indépendance, demeurent les traces écrites d’un attachement qui dépassait largement la simple curiosité historique. Il y avait chez lui une véritable histoire d’amour avec cette terre, ses pierres, ses paysages, ses hommes et sa mémoire.
Le premier de ces ouvrages, tiré à 100 000 exemplaires malgré un prix de vente élevé de 600 DH, connut un succès remarquable et fut rapidement épuisé. Il valut à son auteur une lettre personnelle de félicitations de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, reconnaissance rare qui vint saluer la qualité et l’importance de son travail.
Mais réduire Michel Amengual à l’auteur de quelques beaux livres serait oublier l’ampleur d’un parcours exceptionnel.
Spécialiste de politique étrangère dans l’audiovisuel public français, directeur de l’Université Radiophonique et Télévisuelle Internationale, puis directeur adjoint des relations internationales de France Télévisions, il avait consacré une grande partie de sa vie aux médias, à la coopération et au dialogue entre les peuples.
Il participa notamment à la création de la télévision palestinienne, à la demande de Yasser Arafat, accompagnant le projet depuis l’acquisition du terrain à Ramallah jusqu’à la formation des premiers journalistes. Il œuvra également au développement des radios et télévisions d’Afrique francophone et contribua, en 1990, à l’organisation de la première grande rencontre entre médias de l’Est et de l’Ouest après la chute du mur de Berlin, sous l’égide de l’Unesco.
Il fut également à l’origine du Grand Prix du Documentaire de Création et du Prix Jeune Télévision au Festival de Monte-Carlo, sous le patronage du Prince Albert de Monaco.
Et pourtant, peut-être que son plus beau combat fut celui qu’il mena, au crépuscule de sa vie, pour ces modestes constructions de pierre qui racontent à elles seules une partie de l’âme des Doukkala : les tazotas et le patrimoine de pierre sèche.
Il s’était rendu jusqu’en Sardaigne pour présenter ce patrimoine au Congrès international de la pierre sèche. Avec cette conviction tranquille qui le caractérisait, il avait réussi à faire entendre la voix des Doukkala et à obtenir qu’El-Jadida accueille à son tour une session du congrès.
Ce fut comme une dernière victoire. Une victoire pour des pierres que beaucoup regardaient sans les voir, pour un patrimoine longtemps silencieux et pour une mémoire qu’il savait, lui, fragile et précieuse.
Le 30 septembre 2013, vers 12h30, Michel Amengual s’éteignait dans sa demeure de Sidi Bouzid. Treize années ont passé. Et pourtant, certaines absences ne vieillissent pas. Il suffit parfois d’une photographie, d’un livre, d’une conversation oubliée dans un coin de mémoire, ou simplement de regarder les vieilles pierres de Mazagan pour que son visage revienne. Son sourire aussi. Ce sourire discret d’un homme qui avait beaucoup vu, beaucoup vécu, beaucoup donné… sans jamais donner l’impression de réclamer quoi que ce soit en retour.
Michel Amengual appartient désormais à cette mémoire invisible qui habite El-Jadida. Une mémoire faite de voix, de visages, de livres et de pierres. Une mémoire que le temps voudrait effacer, mais que certains hommes ont eu la délicatesse et le courage de sauver.
En ce 30 septembre, notre pensée va vers ses enfants, ses proches et tous ceux qui ont eu le privilège de croiser son chemin.
Treize ans après, le vide demeure. Mais derrière le vide, il reste une œuvre. Et derrière l’œuvre, une présence. Celle d’un homme qui avait choisi les Doukkala comme terre d’adoption et qui, jusqu’au bout, s’était employé à en préserver l’âme.
Que Dieu, dans Sa Sainte Miséricorde, accueille son âme et accorde patience et consolation à ceux qui continuent de porter son absence.
« Nous sommes à Dieu et à Lui nous retournons. »
Abdellah Hanbali
