Lors de sa dernière exposition, André El Baz a offert au public une plongée rare et émouvante dans les premières strates de son œuvre. Une traversée du temps et de la matière, à travers des collages qui ont jalonné toute sa trajectoire artistique et qui, bien au-delà de leur apparente hétérogénéité, révèlent une continuité profonde, presque organique.
Le visiteur y découvre les tout premiers collages réalisés à Marrakech en 1955, parmi lesquels Le Prisonnier 04-02, La Chambre au lit sans volets ou encore L’Homme au sablier. Suivent les collages parisiens de 1961, composés de tickets de métro et d’éléments du quotidien, œuvres qui, bien avant l’avènement du pop art, dialoguent déjà avec l’esprit de Kurt Schwitters et de Max Ernst. En 1964, les célèbres Collages à la machine à écrire, exposés avec succès à la Zwemmer Gallery de Londres, confirment l’audace et la singularité de sa démarche.
La rétrospective évoque également la série des Musiciens, commandée en 1970 par le Pavillon de la Musique de Terre des Hommes à Montréal, ainsi que plusieurs œuvres des années 1965-1968 consacrées au Symbolisme et à l’érotisme dans la publicité. Autant de fragments d’un travail fondé sur la recréation de l’existant, photographies de magazines, images publicitaires, découpages et déchirures, où le ludique côtoie le grave, et où chaque œuvre devient une invitation à libérer l’imaginaire.
Ces collages préfigurent, à leur manière, la mutation radicale qu’opérera André El Baz au tournant du troisième millénaire. En résonance avec les convulsions du monde contemporain, l’artiste entreprendra alors de mettre en pièces sa propre œuvre, dans un geste à la fois violent et profondément cohérent. Lors de cette dernière exposition, consacrée principalement aux collages de jeunesse, un triptyque de la série des Paysages éclatés, déjà exposée en 2009, venait opportunément rappeler cette continuité non préméditée mais implacable.
Né à El Jadida le 26 avril 1934, André El Baz demeure viscéralement attaché à sa ville natale. « Penser à El Jadida, c’est d’abord éveiller une mémoire olfactive », confie-t-il. Une odeur singulière d’algues, d’iode et d’arêtes de poisson séchées au soleil, indissociable de l’océan, du sable et de l’horizon infini qui ont nourri l’imaginaire de l’enfant qu’il fut. S’il ne se souvient pas de la maison où il est né, il garde en lui, intacte, celle du 27 rue El Hajjar, au cœur de la médina, attenante au souk. « Ce marché de fruits et légumes aux mille couleurs fut pour moi la première et la plus belle des palettes », dit-il encore.
Anne de Staël résumait admirablement la complexité du personnage lorsqu’elle déclarait :
« Je vois André El Baz comme une figure antique coulée dans une grande vigueur, une grande jeunesse, une grande vivacité. Quelqu’un qui serait autant médecin que poète, que grand voyant. Quelqu’un de très humain. Quelqu’un qui fait parler le matériau et retrouver la terre. »
Marocain de confession juive, aujourd’hui octogénaire, André El Baz est le troisième d’une fratrie de sept enfants. Son père, Élie El Baz, fut l’un des premiers photographes du Maroc, mais aussi un musicien passionné, violoniste et luthiste, qui dirigea l’orchestre andalou d’El Jadida. Un héritage artistique multiple qui irrigue toute son œuvre.
Installé à Paris en 1957, André El Baz traverse trois années de travail intensif, s’imprégnant des maîtres, Matisse, Dufy, Braque, Rouault, Picasso, Turner, avant de trouver sa voie. Après des séries consacrées au cirque et aux paysages marins, le séisme d’Agadir en 1960 provoque un tournant décisif : sa peinture s’assombrit, devient plus abstraite, marquée par l’influence déterminante de Nicolas de Staël, son unique référent revendiqué.
Sa première exposition personnelle à Oxford est un triomphe : toutes les œuvres sont vendues. Le jeune artiste se rend ensuite à New York, chez le mythique Léo Castelli. Dès lors, sa carrière se déploie entre le Maroc, la France et le Canada, au gré des séries et des engagements. Tantôt collagiste à partir de la publicité, tantôt war artist après des rencontres bouleversantes avec des survivants des camps nazis, il explore sans relâche les territoires de la mémoire et de la douleur.
Enseignant la peinture à Casablanca et à Paris, mais aussi le théâtre et le mime, passions de jeunesse, André El Baz se consacre durant douze années (1976-1988) exclusivement à l’art-thérapie. Il s’essaie également au cinéma, réalisant courts-métrages et documentaires, et partage avec son épouse Françoise une réflexion féconde sur la dimension thérapeutique de l’art, à travers l’écriture.
Acteur, peintre, cinéaste, écrivain, André El Baz est avant tout un créateur total. Un artiste hors du commun, curieux de toutes les formes d’expression, dont l’œuvre, dense et protéiforme, continue de dialoguer avec le monde, ses fractures et ses espérances.
Abdellah Hanbali
