Le titre intrigue, dérange, parfois choque. Zizouna. Une prostituée. Muette de surcroît. À première vue, le roman de Jaouad El Benaïssi pourrait prêter le flanc aux accusations de facilité, de misérabilisme ou de provocation gratuite. Mais très vite, il apparaît clairement que l’auteur n’a pas choisi ce personnage pour flatter les instincts du lecteur, encore moins pour racoler.
Zizouna n’est ni une héroïne romanesque ni un simple objet de pitié. Elle est un outil de dévoilement. Un corps exposé, une voix confisquée, un regard silencieux posé sur les failles béantes d’une société qui préfère détourner les yeux plutôt que d’assumer ses responsabilités.
Par sa condition, Zizouna circule dans tous les espaces de la marginalité. Elle voit, elle subit, elle encaisse. Elle devient le témoin idéal d’un système fondé sur l’injustice sociale, la corruption endémique, la hogra banalisée, l’hypocrisie collective et l’indifférence glaçante des élites. À travers elle, Jaouad El Benaïssi dresse le procès d’un pays où le slogan de l’État de droit se heurte, chaque jour, à la réalité du « Bak Sahbi ».
L’histoire est d’une brutalité assumée. Enfant abandonnée, brièvement protégée dans le Mellah de Séfrou avant d’être à nouveau livrée à la rue, Zizouna est happée par les réseaux de prostitution avec une facilité déconcertante. Non pas parce qu’elle l’aurait choisie, mais parce que la société ne lui en laisse aucune autre. Violence physique, destruction morale, exploitation systématique : rien n’est édulcoré. Rien n’est excusé.
Et c’est précisément là que le roman dérange. Car Zizouna n’est pas une exception. Elle est le produit d’un environnement qui fabrique chaque jour des laissés-pour-compte, puis les stigmatise une fois broyés. Elle incarne cette hypocrisie sociale qui condamne la prostitution tout en fermant les yeux sur les mécanismes qui la nourrissent.
Le style de Jaouad El Benaïssi est volontairement dépouillé, parfois sec, presque brutal. Une écriture sans ornements inutiles, qui refuse la complaisance et force le lecteur à regarder la réalité en face. Pas de lyrisme facile, pas de pathos dégoulinant. Juste des faits, des situations, et une colère sourde qui traverse le texte.
Muette et sourde, Zizouna aurait pourtant mille choses à dire. Son silence devient alors l’accusation la plus violente : celle d’une société qui parle beaucoup, moralise sans cesse, mais refuse obstinément d’écouter ses propres victimes.
Avec Zizouna, Jaouad El Benaïssi ne raconte pas seulement une histoire individuelle. Il signe un acte d’accusation. Un roman inconfortable, dérangeant, qui force à sortir du confort moral et à poser une question essentielle :
qui est réellement coupable ?
Abdellah Hanbali
