Chronique de Mustapha Jmahri : El Jadida, les silences d’un patrimoine en péril

Depuis quelque temps, je suis régulièrement sollicité par des étudiants en master et en doctorat au sujet du patrimoine, et plus particulièrement de celui de la ville d’El Jadida et de sa région, auxquels mes travaux sont consacrés depuis plus de trois décennies.
Les attentes de ces chercheurs sont nombreuses et précises. Elles s’articulent sur un large éventail allant de la notion du patrimoine, des aspects de sa valorisation, de sa réinvention, des retombées économiques et sociales, et des pratiques innovantes liées au patrimoine.
Cet engouement démontre d’une part une prise de conscience certaine de différentes couches de la population des enjeux du patrimoine, et d’autre part une conviction que tout reste à faire dans ce domaine puisque les chercheurs se trouvent devant un double dilemme : un manque flagrant d’études et d’écrits sur le sujet et sur le terrain, des trésors du passé qui s’écroulent.
En guise de réponse, je peux dire qu’à travers mon projet Les cahiers d’El Jadida lancé depuis 1993, j’ai publié une trentaine d’ouvrages et plus de quatre cents articles sur la cité d’El Jadida et de sa région et participé à plusieurs rencontres dont une grande partie était focalisée sur le patrimoine (matériel et immatériel). On pourrait donner comme exemples mes travaux sur le port d’El Jadida, la cité portugaise, la frange rurale de la ville, le cimetière portugais à Mazagan, la Saba de la Cité portugaise, le camp Sidi El-Ayachi sous Vichy, l’architecture européenne en Doukkala, le pèlerinage juif à Ouled Jerrar, les Tazota en Doukkala, la Bechkira, pêcherie en pierres sèches, le Jbel Lakhdar, madinat El-Gharbia, la kasba de Boulaouane et autres études inédites.
La plupart des lieux évoqués n’avaient jamais fait l’objet de récits complets et documentés mais seulement de mentions fragmentaires. Il a donc fallu faire la collecte nécessaire des données et leur recoupement, tout en menant des prospections de terrain.


Concernant l’aspect immatériel du patrimoine, nombre de mes publications y sont dédiées à travers les témoignages recueillis sur les différentes communautés composant le tissu humain d’El Jadida par le passé : Marocains musulmans, Marocains juifs, les anciens de Mazagan, les agriculteurs colons, les marins, les résistants, les femmes jdidies du protectorat à l’indépendance et les commerçants européens au temps du Protectorat ainsi que l’étude des influences culturelles entre Mazagan (Maroc) et Mazagão (Brésil)
La relation de la vie des hommes au cours de l’histoire de la cité, constitue un patrimoine immatériel tout aussi fondamental mais plus fragile et plus difficile à préserver.
Cet effort visait à mettre en lumière l’identité de cette région, intégrant à la fois l’architecture, les récits locaux et les influences culturelles.
L’une des questions qui m’a été posée par ces chercheurs : comment évaluer la qualité des services mis en place par les administrations concernées, servant à la valorisation du patrimoine ? s’agissant d’El Jadida, la réponse me parait simple : y a -t-il d’abord des services proposés pour pouvoir juger ensuite de leur « qualité » ? Il va sans dire et sans aucune ambiguïté que les différentes administrations impliquées directement ou indirectement dans la gestion du patrimoine (Culture, municipalité, Agence urbaine, etc.) manquent de stratégie dans cette gestion. Parler donc de « réinvention du patrimoine » serait exagéré.
Récemment, Jilali Derif, secrétaire général de l’association Doukkala Mémoire, et Mustapha Jmahri ont étudié le cas du Centre d’Études et de Recherches sur le Patrimoine Maroco-Lusitanien (CERPML) dans un article documenté. Cet article, publié sur Hespress le 8 juillet 2025, s’intéresse à cet organisme dépendant du ministère de la Culture, dont le siège est à El Jadida et qui, depuis plus de deux décennies, n’a rien produit de concret en matière de recherches ni d’alerte sur l’état déplorable du patrimoine.
La notion de « réinvention du patrimoine » fut évoquée en France notamment par le sociologue Alain Bourdin dans son livre « Le patrimoine réinventé » paru chez PUF en 1984. Dans cet ouvrage, il avait signalé, entre autres, que « l’offre spatiale est une offre marchande. Mais aussi, elle est une offre de sens et donne lieu à des interprétations, à un mode de vie, à un style de vie, à une nouvelle production ». En 2020, Réinventer le patrimoine devient un dispositif d’ingénierie piloté par la Banque des territoires, l’Agence nationale de la cohésion des territoires et Atout France avec le ministère de la Culture français, pour faciliter l’émergence de projets économiques au sein de sites patrimoniaux, autour d’usages variés. Ce programme a pour ambition d’accompagner le développement d’activités économiques, touristiques et culturelles, au sein de bâtis remarquables, dans des perspectives de sauvegarde du patrimoine et d’animation des territoires.
Alors qu’en est-il au Maroc et singulièrement à El Jadida et sa région en particulier ?
Outre un défaut de mise en valeur du patrimoine, la disparition de certains vestiges et le déclin esthétique, héritage de plusieurs années, ce patrimoine, visible par sa grandeur, reste invisible au niveau des actions de rayonnement, de l’animation culturelle locale, de l’édition ainsi que de l’accompagnement au quotidien.
Que dire aux groupes de touristes de passage à la forteresse portugaise qui n’y trouvent ni guide agréé, ni guichet d’information, ni plan, ni prospectus alors que leur visite profite financièrement à la ville tout entière. Un centre d’interprétation du patrimoine manque malgré la disponibilité des locaux et du personnel de la direction provinciale de la culture. Le Syndicat d’initiatives et de tourisme qui avait contribué à promouvoir le patrimoine local a fermé depuis quelques années. Dans les grands hôtels de la ville et de sa région, aucune documentation touristique ou historique n’est mise à la disposition des visiteurs. Ces établissements marginalisent cet aspect dans leur promotion.
Le patrimoine de la ville n’est pas sérieusement pris en compte par les gestionnaires locaux, en matière d’aménagement et d’urbanisme : il ne reste que peu de choses des anciens immeubles qui faisaient face au port. L’histoire du quartier portuaire de la ville est faite de destructions : cas des trois immeubles des consuls d’Angleterre, d’Italie et de France, de l’ancien bureau de la CTM condamné, de la pâtisserie Royale créée en 1924, des cabines de la plage détruites pour ouvrir une route côtière, des anciens entrepôts d’el-Héria et de l’hôtel de France en ruines.
Que dire de la superbe Kasba de Boulaouane qui a inspiré Saint-Exupéry pour son livre posthume « Citadelle » et dont les pierres s’écroulent dans l’indifférence totale ?
Que dire d’autres sites non encore étudiés et visités dans la région des Doukkala ?


Sur le plan éditorial, les études sur le patrimoine matériel et immatériel, sont rares, sinon voire même inexistantes, à l’exception de quelques travaux de deux ou trois bénévoles réalisés sans aucun soutien public. L’absence d’un guide touristique est également flagrante : depuis l’Indépendance, seuls deux guides sur El Jadida et sa région ont été édités – aujourd’hui épuisés – par des auteurs bénévoles ne bénéficiant d’aucune aide à l’édition.
À déplorer surtout l’absence d’une communication sérieuse entre les historiens locaux et les opérateurs économiques et touristiques en général, ainsi qu’avec les instances administratives et les élus de la ville. Toutes ces parties qui travaillent séparément, chacune de son côté, sont appelées à se concerter afin de donner une image valorisante de leur patrimoine. En effet, les historiens locaux militent, avec leurs propres moyens et leur connaissance du terrain, pour mettre en valeur les potentialités de leur terroir dans le but, entre autres, de fournir de la matière historique et patrimoniale susceptible de développer des itinéraires de visite, des parcours de découverte, des notices touristiques, des guides et de créer ainsi des relations avec la ville et des envies de visites. Il ne faut pas perdre de vue que l’historien local peut jouer, même indirectement, le rôle d’influenceur voyage selon la terminologie d’Eugénie Pereira Couttolenc, spécialiste en sciences du langage.
Les subventions ne manquent pas. Pour preuve, les réseaux sociaux véhiculent, à longueur d’année, des annonces sur l’organisation, au niveau local, de multiples activités culturelles et artistiques avec la contribution financière de quelques institutions, associations et opérateurs. Il y a juste lieu d’apprécier leur pertinence.
Le patrimoine d’El Jadida est dense et riche par sa diversité, mais sa préservation mériterait beaucoup d’efforts et d’ingéniosité. Sa sauvegarde reste conditionnée par une harmonisation des politiques d’aménagement et de réhabilitation ainsi que par le renforcement du lien avec le passé à travers la création d’un musée d’histoire locale dans un bâtiment de la cité portugaise. Cela dépend aussi de l’ouverture sur les personnes ressources qui militent pour le patrimoine et la mise en place d’une politique d’incitation aux initiatives citoyennes.
jmahrim@yahoo.fr

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