Le moins que l’on puisse dire, c’est que Doukkala est en train de perdre, pierre après pierre, une part essentielle de son patrimoine historique. Un patrimoine qui mettait pourtant en lumière l’architecture singulière de la région et l’originalité de sites retraçant une histoire aussi riche que captivante. Aujourd’hui, ces monuments, témoins d’un passé glorieux, se dressent encore piteusement, défiant à la fois l’érosion du temps et l’inconscience des hommes, incapables d’en mesurer la valeur.
De Boulaâouane à Tit, en passant par la forteresse de Lamjahdine, des dizaines de sites historiques peinent à conserver le moindre éclat de leur splendeur d’antan. Ils subissent l’usure du temps dans une indifférence quasi totale, sans que nul ne remue le petit doigt pour tenter de sauver ce patrimoine identitaire dont plus personne ne semble se soucier. Au fil des années, nombre de sites ont déjà disparu, ne laissant derrière eux que des lieux dévastés, quelques vestiges épars et, au mieux, de rares allusions consignées dans les ouvrages de quelques historiens, hélas peu nombreux, qui s’acharnent encore à authentifier et à préserver la mémoire doukkalie.
Le site historique de Lamjahdine s’inscrit pleinement dans cette longue liste de patrimoines délaissés, pour ne pas dire totalement ignorés par les autorités. Située à la sortie nord de la ville, cette forteresse ne bénéficie d’aucune signalisation digne de ce nom. Une indication à peine visible oriente uniquement vers le phare de Sidi Mesbah, comme si le site lui-même n’existait plus que par omission.
Édifiée au XVIIIᵉ siècle, la forteresse de Lamjahdine constituait pourtant l’un des bastions stratégiques majeurs lors du siège de Mazagan et de ses occupants portugais. C’est à partir du Ribat Lamjahdine, de Hajrate Fekkak (actuelle Koudiat Ben Driss) et de Tikni que le sultan alaouite Sidi Mohammed Ben Abdellah organisait les attaques contre les Portugais de Mazagão. Le site faisait à la fois office de lieu de prière, de point de rassemblement des croyants, de garnison militaire et de poste de surveillance, tant maritime que terrestre.
Durant le siège de Mazagan, Lamjahdine constituait également une base arrière de l’armée du sultan, qui y séjourna en 1768 et 1769, année marquant la capitulation définitive des Portugais. Autant d’éléments qui confèrent à ce site une importance historique capitale dans la mémoire mazaganaise et dans l’histoire de la résistance à l’occupation portugaise.
L’abandon dans lequel se trouve aujourd’hui cette forteresse fait courir à la région un risque réel : celui de perdre un patrimoine identitaire fondamental. Pire encore, ce délaissement suscite de sérieuses interrogations quant aux véritables priorités des responsables. Faut-il comprendre que l’extension urbaine et les considérations économiques immédiates priment désormais sur la sauvegarde de l’héritage culturel des Doukkala ? Ou bien faut-il admettre que, pour certains décideurs, le patrimoine ne constitue qu’une richesse secondaire, loin derrière d’autres intérêts jugés plus rentables à court terme ?
Sur le terrain, la réalité est édifiante. La forteresse de Lamjahdine est aujourd’hui à peine visible, dissimulée sous une végétation envahissante. Ses murailles et ses fondations, dans un état de délabrement avancé, disparaissent progressivement sous les broussailles. Des gravats jonchent le sol, mêlés à des amas de terre résultant de fouilles clandestines menées par des chercheurs d’hypothétiques trésors enfouis. Une scène de désolation qui illustre parfaitement l’abandon et l’absence de toute stratégie de protection ou de valorisation.
Ce patrimoine, pourtant porteur d’une mémoire collective et d’un potentiel économique indéniable à travers le tourisme culturel, semble relégué au dernier rang des préoccupations. Comme si les richesses culturelles de Doukkala, capables de générer des retombées durables et de renforcer l’identité régionale, ne méritaient ni attention ni investissement. Un constat amer, qui interroge et interpelle, alors que chaque jour qui passe rapproche un peu plus ces sites de l’oubli définitif.
Abdellah Hanbali

