Discussion avec Mustapha Jmahri
Abdellah HAMMOUDI
Anthropologue
Fruit d’un échange de courriels entre le professeur Abdellah Hammoudi et l’historien Mustapha Jmahri au sujet du patrimoine hérité de nos ancêtres aussi bien que celui légué par le Protectorat, ce texte du professeur Hammoudi fut actualisé par ses soins le 23 septembre 2025. Pour illustrer la discussion, il est accompagné de deux photos de la collection personnelle du professeur Hammoudi : une peinture de la mosquée et medersa (photo 1) et un print du sanctuaire de Sidi Abderrahmane avant la destruction de son minaret (photo 2).
J’ai pris connaissance, en son temps, de la parution de votre article « Les trésors de l’architecture européenne en Doukkala » publié dans le magazine d’histoire Zamane (avril 2021). Votre travail témoigne d’une prise de conscience assez rare chez nous. Je suis à Princeton et j’attends que les choses s’arrangent en ce qui concerne la pandémie pour rentrer au Maroc et me procurer le numéro de Zamane pour lire votre article en entier. En attendant, permettez-moi de mettre à profit votre initiative pour vous entretenir d’un exemple vécu de dévastation du patrimoine que je ressasse en moi-même depuis ma prime jeunesse, faute d’interlocuteur.
Il s’agit de ma ville, El-Kelaâ, non loin des Doukkala.
Quand j’avais cinq ou six ans, un beau rempart ismaélien enserrait encore un bon tiers de la ville avec un mellah actif qui partageait avec mon quartier musulman une assez grande rue commerçante : juifs d’un côté, musulmans au vis-à-vis. Le rempart survivait bien et, par endroit, était intact.
En remontant la Grand’Rue, passé le mellah, on arrivait à une place principale encore reconnaissable de nos jours malgré les laideurs qui sont venues l’entourer depuis l’Indépendance. Sur la droite se tenait une souiqa au pied du haut mur qui protégeait la belle zaouïa de Sidi Abderrahmane. Le sanctuaire s’abrite toujours sous la plus grande coupole ronde du Maroc. Prouesse d’architecture et de beauté. Avec une mosquée et un petit minaret très élégant, le tout en proportions toujours rigoureuses comme souvent dans notre vieux Maroc.
J’aimerais m’arrêter avec vous sur le sort de ce premier ensemble. Le mellah a disparu pour des raisons bien connues. Quant au rempart, l’histoire de sa disparition mérite d’être contée. En 1960, les autorités du Maroc indépendant décidèrent d’un plan d’extension de la ville : El-Kelaâ était un super-caïdat.
À l’époque, avec quelques jeunes de ma génération, j’étais au collège de Sidi Rahal, à 50 kilomètres au sud, au pied de l’Atlas. Revenus en vacances, nous trouvâmes le rempart en pleine destruction. Le béton de terre, chaux et pierres de Moulay Ismaïl résistait aux marteaux-piqueurs qui ne faisaient que l’égratigner. Qu’à cela ne tienne, l’on eut recours aux bâtons de dynamite, enfoncés dans des trous profonds au cœur de l’épaisse muraille. À quelques-uns, nous formâmes une sorte de comité qui alla faire quelques doléances auprès du fringant super-caïd. Des mokhaznis nous jetèrent sans ménagement. Le voyageur d’aujourd’hui ne verra plus trace de rempart.
On se rendait bien compte par la suite que cette destruction ne dégageait guère suffisamment d’espace. La ville s’étendit au détriment des fermes et champs avoisinants, l’acharnement contre ces fortifications qui donnèrent son nom historique à la ville servit à peu de chose.
La grande place est méconnaissable à cause des laideurs qui se sont amoncelées autour. Et sa halqa quotidienne, qui n’est plus qu’un souvenir, a fait place à la foule, aux farrachas et, au bout, aux charrettes de fruits et légumes.
Quant à la vieille souiqa, une grande mosquée l’a remplacée. À cela, rien à dire, si ce n’est que le nouveau minaret jure sur l’ancien, et qu’un troisième minaret, laid et colossal, fut érigé dans l’axe du vieux minaret de la zaouïa. Décidément un certain esprit semble s’acharner sur l’architecture bien savante des édifices anciens !
À quelques distances vers le sud-est, on retrouve l’autre partie ancienne de la ville. Autrefois, en arrivant sur une place assez vaste, on se trouvait devant la porte monumentale d’une kasba et un palais du gouverneur Sultanien. De là on s’engageait dans une rue zigzagante aboutissant à une belle mosquée avec minaret majestueux, tous deux d’équilibre et proportions parfaits, et en face le grand hammam. En tournant à droite, passé le hammam, on longe le mur d’une ancienne medersa désertée.
Aujourd’hui, on ne trouve plus trace de la kasba et sa porte monumentale. Du palais [Dar Zellij], on ne voit plus que les restes d’une porte couverts d’immondices. Tout a été fait et construit dans des conditions que j’ignore.
Quant à l’ensemble mosquée, il a été repeint en rouge style Marrakech en moins bien. Autrefois la ville était peinte jaune citron… Il ne restait de cet ensemble que les beaux murs de fortification, une porte monumentale et un autre palais appelé Dar Zellij.
Je reviens sur le magnifique sanctuaire de Sidi Abderrahmane, aujourd’hui peu visible sauf la coupole, il menace ruine et son minaret d’origine a été détruit. Crime contre le patrimoine ! Personne ne songe à une restauration. Il risque de disparaître à son tour, emportant avec lui les valeurs esthétiques et le savoir-faire des générations passées.
En regardant vos photos de maisons coloniales, je pense au quartier français d’El-Kelaâ, très vert autrefois avec ses architectures des années vingt à cinquante du siècle dernier. La même indifférence au patrimoine. Le même abandon partout : patrimoine hérité de nos ancêtres aussi bien que celui que nous a légué le Protectorat.
En vous remerciant pour votre article et avec mes salutations amicales.
Mise au point finale de ce texte le 23 septembre 2025, A. H.

