L’arrivée d’une petite communauté suisse à El Jadida et sa province date de la fin du 19e siècle. En majorité ils étaient des commerçants ou agriculteurs, tandis que d’autres s’adonnaient à des activités libérales : médecine ou architecture. Jusqu’à la Première Guerre mondiale, des Suisses, installés dans les ports marocains, se mettaient sous la protection de puissances européennes notamment de l’Allemagne.
Le petit fascicule intitulé « Mon Maroc » publié par l’Ambassade suisse à Rabat en 2021 comprend quelques récits de Suisses ayant vécu au Maroc. Un seul nom, dans ce document, concerne une Suissesse d’El Jadida, l’écrivaine Grethe Auer qui y vivait avec son frère commerçant. Fille d’architecte, elle est retournée chez elle en 1904.
Architecte de l’Art Nouveau
Un autre Suisse, architecte de son état, allait atterrir à El Jadida en 1905. Il s’agit d’Auguste-Ernest Golay (1866-1937) dit aussi Ami Golay qui y resta avec sa sœur, Alice Suzanne Golay, jusqu’à leur décès dans cette ville en 1937. Cet architecte qui a brillé à Genève autour de 1900, a été associé à Johannes Grosset. Tous deux ont construit le pavillon de l’hôtellerie de l’Exposition nationale de 1896, puis le casino-théâtre de 1898. Avec Eugène Cavalli (1870-1948), Golay bâtit enfin la Maison des Paons, une très remarquable maison Art Nouveau en 1902.
Dans les sources officielles, on trouve Auguste-Ernest Golay, mais pas de « Ami », sauf pour les autorisations de construire en collaboration avec Grosset et Cavalli. Le nom de famille Golay étant relativement répandu sur les cantons de Genève et Vaud. Quant au prénom « Ami » c’est peut-être un diminutif ou un prénom de guerre.
Dans les registres d’État civil, il est noté Auguste-Ernest Golay né le 1er août 1866 à Carouge, ancien quartier périphérique de Genève, fils de Jean-Jacques Émile Golay et de Madeleine Aline Jamin. En février 1885, Golay est identifié comme élève à l’École d’art appliqué à l’industrie, à la suite d’un concours. Il est reconnu comme architecte dès 1889 dans L’Annuaire genevois et s’installe au numéro 43 boulevard de Plainpalais. Il collabore de 1896 à 1901 avec Johannes Grosset et créent Grosset & Golay, architectes, au 16 rue de Hesse. Ce qui a favorisé le rapprochement des deux jeunes architectes est certainement l’influence de leurs parents respectifs, tous deux entrepreneurs et membres de la Société pour l’amélioration du logement.
Les deux architectes transforment, en 1898, le Casino de l’Espérance, rue de Carouge, conçu à l’origine comme un café-brasserie, en casino-théâtre. Sorte de Moulin-Rouge genevois, où l’on représentait essentiellement du théâtre de boulevard et des variétés, il existe toujours. Mais ce duo se trouve contraint par le Département des Travaux publics de démolir la tour d’angle de leur immeuble du numéro 2, Rond-point de Plainpalais, qui outrepasse la hauteur excédentaire autorisée.
Membre de la Société immobilière du Jeu de l’Arc (SGIA) (in Brulhardt, Ingénieurs et architectes à Genève – SIA, p. 155), il s’associe avec Eugène Cavalli et construisent, entre 1902 et 1903, la plus célèbre maison Art Nouveau de Genève, la Maison des Paons. Cet édifice Art Nouveau possède un dessin de façade extrêmement dynamique et unique à Genève. Œuvre composite, c’est sans doute pour cela qu’elle a été autant reproduite mais si peu étudiée. L’achèvement de la Maison des Paons entraîna la faillite de la SGIA et l’abandon de la carrière d’architecte en Suisse pour Golay et le changement de voie pour Cavalli qui devint musicien à Lausanne.
Séjour marocain
Actif à Genève entre 1885 et 1905, où il est domicilié au numéro 6 boulevard de la Tour, la trace de Golay reste cependant très discrète. Son nom disparaît dans les listes des autorisations de construire à partir du début de 1905. La base de données des élites suisses et Le Dictionnaire historique de la Suisse n’en font aucune mention.
Golay quitte la Suisse à l’âge de 39 ans, en 1905. Le 23 novembre de cette année, un passeport est émis à son nom. Sa destination annoncée est l’Algérie et le Maroc (Registre des passeports 99 – Chancellerie Ab Salamat). Un bref article à son nom dans le Architekten-lexikon der Schweiz, Birkhäuser 1998, mentionne son départ vers l’Afrique du Nord.
L’architecte ne s’installe pas vraisemblablement en Algérie, car il apparait dès 1905 à Mazagan (El Jadida) où il ouvre son bureau non loin de la Cité portugaise, puis après au numéro 3, de la rue 208. Célibataire, il y résida pendant 32 ans, avec sa sœur, veuve, jusqu’à leur décès.
La ville d’El Jadida du début du 20e siècle peut être considérée comme un grand bourg agricole ne disposant alors ni de routes, ni de chaussée, ni de voirie. Le premier plan d’aménagement de la ville ne verra le jour qu’après l’installation du Protectorat. L’on se demande alors les raisons profondes qui ont poussé cet architecte genevois à choisir cette ville marocaine encore dépourvue. De manière générale, son choix n’est pas très étonnant car comme le constate l’historienne de l’art Sabine Lob-Philippe « quelques architectes vont travailler à l’étranger parce qu’il y a des opportunités. Dans certains pays, il y a peu d’architectes locaux. Par exemple Gustave Brocher (architecte genevois) travaille en partie au Moyen-Orient, notamment en Egypte. En ce début de 20ème siècle, le monde est très international (courriel 25 avril 2025) ».
Établi dans le privé, Golay n’a jamais collaboré avec les services publics locaux en matière d’aménagement. Mais il fournissait des conseils en matière domaniale et déposait des réquisitions pour le compte de personnes souhaitant immatriculer leurs biens auprès de la Conservation foncière. L’on apprend par exemple du Bulletin Officiel (juillet 1916, mars 1922) qu’il représenta à El Jadida, vis-à-vis de la Conservation foncière, Moussa ben David Joseph et madame la Marquise de Lameth. Mais faute d’archives et d’écrits le concernant au Maroc, on ignore la plupart de ses projets à El Jadida durant cette période.
Cependant ses principales réalisations se concentrent en centre-ville, là où la cité s’était constituée autour du port. Deux des cinq immeubles qu’il a conçus ont disparus : l’immeuble du consul-négociant Isaac Brudo devenu kissaria et la maison Joseph-Baptiste Ansado qui a abrité le siège du Crédit Foncier un certain temps. Deux autres existent toujours : l’immeuble Cohen, dit « Hôtel des Postes » et le Château Buisson.
L’immeuble Meir Cohen, du nom de son propriétaire, bâti en 1914 sur l’ancienne place Brudo, est aujourd’hui classé au patrimoine national du Maroc à la demande de la société civile (représentée par l’association Doukkala Mémoire pour la Préservation du Patrimoine). Le bâtiment est construit en pierre de taille et moellons avec des balcons aux balustres de ciment, ce qui était courant à l’époque pour imiter les balustrades classiques en pierre de taille qui ornaient les bâtiments et les jardins du 17e siècle. Meir Cohen, juif marocain, agent consulaire des USA de 1889 à 1891 (voir mon livre « El Jadida, deux siècles d’histoire consulaire »). En 1913, il lance la construction de cet immeuble à usage d’habitation. Au rez-de-chaussée, il y avait le premier Bureau Chérifien des postes et des télégraphes, visible sur les anciennes cartes postales en noir et blanc.
D’un style classicisant éclectique, cet immeuble est un exemple tardif d’inspiration occidentale. Il évoque l’urbanisme européen de style à cheval entre la logique haussmannienne (1852-1870) et l’émergence de l’Art nouveau. Le stuc est utilisé en abondance : un enduit mural à usage décoratif, fait de plâtre de colle, qui imite le marbre. Ainsi, la façade est dynamisée par des chapiteaux, des corniches, des feuilles d’Acanthe et des balcons alternés en demi-lune/rectangulaire. Il n’y a rien dans l’extérieur et les façades qui puissent faire penser à une inspiration orientaliste.
Le deuxième immeuble est l’ancien château Buisson appelé localement « Château rouge » qualificatif de sa couleur. J’ai raconté l’édification de ce château et l’histoire de la famille française d’Antoine Buisson, dans mon livre « Paroles de Mazaganais » (Les cahiers d’El Jadida, 2007). Ses filles, Madeleine et Marie-Thérèse Buisson, décédées depuis, rencontrées à El Jadida, m’avaient fourni tous les détails concernant le château. Édifié en 1929 par leur père, ingénieur originaire d’Auvergne, ce dernier est arrivé à El Jadida en 1913. Il y habite avec sa famille et construit en mars 1923 avec son associé Jacob Butler, une usine d’effilochage de chiffons. Ce château marque la fin du boulevard du commandant Lacheze (boulevard Moulay Abdelhafid). Il se tient face à la mer, au centre de l’ancienne place du Lieutenant Lull. En 1945, cet édifice est racheté par un ancien caïd de Marrakech qui l’a fait peindre en rouge d’où son appellation.
Selon l’architecte mazaganaise Danielle Letorey, ce château n’est pas d’inspiration française. Il semble plutôt inspiré des châteaux allemands sur le Rhin. Son architecture mixte est unique : il présente des techniques de construction hybrides. Les tourelles ornées de merlons rappellent des kasbahs berbères du Draa. La forme conique au centre pointée vers le ciel rappelle le clocher des églises.
La bâtisse se distingue par deux tourelles hautes de huit mètres. Selon Danielle Letorey, l’inspiration amazighe se situe au niveau des tourelles. De bas en haut, les ouvertures de la façade des tourelles sont allongées et étroites, véritables meurtrières ; mais, plus haut, les terrasses sont largement ouvertes sur l’extérieur. Le sommet est crénelé et coiffé de niches qui accrochent la lumière. La façade principale caractérisée par un design triangulaire en gradins évoque résolument celle d’un chalet européen.
L’historienne de l’architecture genevoise Leïla el-Wakil, professeur émérite de l’université de Genève, qui a étudié les travaux de Golay à Genève estime, sur la base des photos de ces deux immeubles qu’il a réalisés à El Jadida, « qu’ils s’inscrivent dans un courant historiciste tardif » (courriel du 14 mars 2025)
Le jeudi 11 novembre 1937 le journal Le Petit Marocain publié à Casablanca annonce son décès et celui de sa sœur à l’hôpital régional d’El Jadida, le même jour du 7 novembre 1937. Ce media rapporte : « M. et Mlle Golay, Mazaganais de la première heure et vieux Marocains, viennent de mourir dans notre ville des suites d’une maladie qui les terrassa en même temps. M. et Mlle Golay étaient de pittoresques figures du vieux Mazagan et comptaient ici de nombreux amis, M. Golay ayant en outre contribué en tant qu’architecte au développement urbain de notre cité ».
Malgré nos recherches menées au cimetière européen d’El Jadida, avec l’aide de Jean-Claude Fouché, président de l’Association d’entretien dudit cimetière, on n’a pas pu identifier sa tombe ni celle de sa sœur. Les maigres archives disponibles restent incomplètes et certaines tombes sur le plan mentionnent « inconnu ».
Le portrait de Golay également demeure introuvable dans les collections publiques genevoises. Ursula Baum Cousam, responsable au Centre d’iconographie de Genève (CIG) m’a informé que ses recherches dans les différents fonds du Centre sont restées vaines » (courriel du 14 mars 2025). Roger Golay, conseiller national suisse, m’a écrit : « Je n’ai pas trouvé de photo de l’architecte Golay. La difficulté vient du fait que ce nom est porté par environ 300 personnes, sachant bien que les familles Golay sont quasiment toutes originaires de la commune Le Chenit – Vaud » (courriel du 20 mars 2021). Sabine Lob-Philippe ajoute que « la plupart des architectes n’ont pas de photographies/portraits disponibles dans le domaine public. On trouve des portraits lorsque l’architecte a exercé des fonctions officielles ou une activité politique, ou encore si son fonds d’atelier a été versé aux archives publiques. Seules des archives privées familiales pourraient livrer des photographies ».
Par le plus grand hasard de la vie et de l’histoire ses deux œuvres centenaires en Suisse et au Maroc : à Genève (la Maison des Paons) et à El Jadida (l’immeuble Cohen) seront toutes les deux magnifiquement rénovées pour leurs cent ans dépassés. En effet, il y a quelques années, la Maison des Paons a subi une rénovation, et l’immeuble Cohen vient d’être restauré à El Jadida. La réhabilitation de cet immeuble de 111 ans et son classement au patrimoine national le 26 juin 2024 est une opération de sauvegarde d’envergure. Cet article vient rappeler le parcours de cet architecte suisse qui a choisi de vivre sur la terre marocaine et d’apporter sa pierre à l’édifice commun.
jmahrim@yahoo.fr
