Chronique de Mustapha Jmahri : Michel Pierrard, ingénieur retraité, né à Bir-Jdid

Situés à 9 kilomètres de Bir-Jdid, sur la route nationale Casablanca-El Jadida, les vestiges de la ferme Pierrard reposent dans un cadre de verdure d’une grande quiétude. L’accès à la forêt est facilité par une petite route goudronnée, bordée d’eucalyptus, qui s’enfonce entre les arbres pour atteindre l’Oulja.
Dissimulées par la végétation à près d’un kilomètre de la route nationale, les ruines de la ferme ne se révèlent qu’aux plus curieux. Brahim Battah, membre associatif à Bir-Jdid, m’a expliqué que les gens du terroir nomment l’endroit Ghabat Chiadma (forêt de Chiadma), du nom de la tribu locale. Pourtant, d’autres anciens riverains l’appellent encore Ghabat Pierrard, en souvenir du colon qui a façonné ce paysage.
L’histoire de ce lieu m’est parvenue grâce à Adèle Pierrard-Deborde, fille du maître des lieux sous le Protectorat, dont j’ai publié le témoignage dans mon livre « Une vie de colon à Mazagan » (2012). Son père, Jules Pierrard, originaire de Moselle, s’installe près de Bir-Jdid avec son épouse en 1928. Éleveur de zébus, de vaches montbéliardes et de moutons, il était également apiculteur. Bâtisseur de paysage, il a planté des milliers d’eucalyptus et de pins d’Alep. Ses correspondances révèlent qu’en 1952, il planta 12.500 arbres, agrandissant ainsi ce qu’il considérait comme sa petite forêt. La ferme fut finalement reprise par l’État marocain en 1966.
Les rares vestiges encore debout témoignent d’une structure singulière, évoquant les fermes fortifiées des grandes plaines céréalières européennes. En analysant les photographies que je lui ai transmises, Jade Berger, maître de conférences à l’École d’architecture de Nancy, souligne l’étonnement suscité par ces constructions qui ne correspondent pas aux typologies habituelles. Il s’agissait d’un ensemble autosuffisant regroupant sous un même toit le logement familial, les bêtes et les récoltes. L’architecture était pensée pour la survie et le travail : murs épais pour l’isolation et la sécurité, arcs en plein cintre et accès en pente pour les attelages. L’ingéniosité se nichait dans les détails : les bêtes logées au rez-de-chaussée servaient de chauffage central naturel pour l’étage d’habitation durant l’hiver.
Récemment, mes travaux ont permis de renouer un autre fil de cette histoire. Michel Pierrard, ingénieur retraité, petit-fils de Jules, né à Bir-Jdid en 1951, m’a contacté après avoir reçu mon ouvrage de la part de ses enfants. Il a fait ses débuts à l’école primaire d’El Jadida. Son témoignage apporte un éclairage plus intime, et parfois rude, sur la vie familiale de l’époque :
« Je suis né un peu en dehors de la ferme des Pierrard, mes grands-parents ayant construit une cabane pour mon père lors de son mariage. C’est dans cette demeure de fortune que j’ai vu le jour ; à ma naissance, mon premier berceau fut un cageot de tomates. »
Michel conserve précieusement des archives et des lettres de son grand-père évoquant les récoltes difficiles et les choix de plantations. Notre échange, d’abord électronique, s’est prolongé par une rencontre au restaurant de Radio France à Paris, le 28 avril 2026. Michel m’y a montré des photos de famille, confiant que son grand-père avait choisi le Maroc comme terre d’élection, avec la ferme intention de n’en jamais repartir, si les circonstances n’en avaient pas décidé autrement.
De son côté, Christiane Ferry Pierrard, autre petite-fille de Jules née à Casablanca, est également revenue se ressourcer sur ces terres en 2024. Bien que sa famille ait quitté le Maroc pour Sarrebruck en 1956, Christiane demeure, elle aussi, viscéralement attachée à ce pays chaleureux.
Aujourd’hui, ce site représente un ensemble écologique et patrimonial précieux. Sa réhabilitation légère – par l’installation d’une signalétique, de panneaux explicatifs et d’aménagements pour l’accueil du public – permettrait d’organiser des visites récréatives. L’association de chasse Nemrod, partenaire historique du site, pourrait accompagner cette animation. Cette éventuelle ouverture au public, qui pourrait s’envisager de manière graduelle, ferait revivre son passé sans fragiliser la nature.

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