Alain GRUNBERG
Professeur d’histoire honoraire
Écrivain prolifique, Mustapha Jmahri s’est affirmé comme l’une des figures incontournables de l’historiographie marocaine locale. Son œuvre bénéficie d’une large reconnaissance intellectuelle, saluée aussi bien par la sociologue Soumaya Naamane Guessous et l’écrivaine Rita El Khayat que par le socio-géographe Grigori Lazarev, professeur émérite de l’université Mohammed V de Rabat. À travers sa collection « Les Cahiers d’El Jadida » et ses enquêtes dans le mensuel Zamane, il restitue le passé des Doukkala avec une rigueur scientifique qui apporte un précieux complément de savoir sur cette région.
Si El Jadida, l’ancienne Mazagan, possède aujourd’hui une chronique aussi riche de son passé, elle le doit en bonne partie à Mustapha Jmahri. Auteur-éditeur de la collection « Les Cahiers d’El Jadida », fort d’une trentaine d’ouvrages, il a su s’affirmer comme le gardien de la mémoire de cette cité ancestrale et de son arrière-pays. Son expertise, qui rayonne jusqu’aux éditions L’Harmattan à Paris, prend toutefois une dimension nouvelle à travers sa collaboration avec Zamane.
Depuis 2018, Mustapha Jmahri apporte une contribution suivie à la version française de Zamane, le premier mensuel dédié à l’Histoire du Maroc. Avec une quarantaine d’articles et enquêtes à son actif, il a su transformer des archives parfois austères en récits captivants. Pour ce magazine, il ne se contente pas de relater des faits ; il insuffle une âme aux documents, faisant de l’histoire régionale des Doukkala une pièce vivante.
Ses sujets de prédilection sont les destins croisés, les énigmes urbaines et les traces de la présence consulaire dans la région. Qu’il traite de l’histoire des cimetières chrétiens ou de figures aéronautiques comme le pilote Emile Lecrivain, Jmahri applique une méthode rigoureuse : documentation précise, iconographie rare et plume soignée.
Ce travail de fourmi ne passe pas inaperçu. Dans le courrier des lecteurs de Zamane, des témoignages d’admiration affluent, soulignant la capacité de l’auteur à tenir son public en haleine. En décembre 2021, le lecteur Ismail Chafik le remerciait ainsi de nous « plonger dans l’intimité de l’histoire d’El Jadida », qualifiant ses articles de « véritables enquêtes ». Quelques mois plus tard, en février 2022, Ali Brahim confiait suivre « assidûment » ses recherches sur les mystères de la cité portugaise.
Les contributions de Mustapha Jmahri dans la revue Zamane entre 2018 et 2026, totalisant presque une quarantaine d’articles (une dizaine dans la version arabe), se structurent autour de l’histoire des marges, de la micro-histoire locale, des biographies et d’enquêtes maritimes centrées sur la région des Doukkala. Ce corpus documente des lieux de mémoire, des figures oubliées et des singularités économiques, transformant la chronique locale en une étude approfondie de l’histoire régionale.
L’analyse de ses contributions dans ce magazine révèle une œuvre structurée autour de trois piliers thématiques :
Le premier axe concerne la dimension cosmopolite de la région d’El Jadida. Jmahri excelle dans le traçage des trajectoires humaines, qu’il s’agisse de consuls négociants, de figures étrangères comme l’architecte Auguste Golay, ou de banquiers comme Félix Nataf. En s’intéressant à la fois à l’exode juif, aux unions entre colons chrétiens et femmes musulmanes, ou encore aux familles européennes, il dépeint Mazagan comme un milieu de brassage. Cette thématique souligne la fonction historique de la ville comme passerelle entre le Maroc et l’Occident.
Le deuxième thème porte sur la sauvegarde d’une mémoire physique et paysagère en péril. L’auteur analyse aussi bien l’architecture européenne des Doukkala que les structures rurales spécifiques comme les Tazotas ou le patrimoine marin des Bechkira. Son intérêt pour les lieux s’étend aux différents sites (Jebel Lakhdar, Sidi Kadi Haja) et aux infrastructures oubliées, tel le petit train de Dar Caïd Tounsi. Par cette approche, Jmahri ne se contente pas de décrire des bâtiments, il documente l’évolution de l’occupation du sol et l’identité visuelle d’une région dont il devient le conservateur textuel.
Enfin, le troisième pan important de son travail est dédié aux destins singuliers souvent occultés par la grande Histoire. Il se fait enquêteur pour relater les naufrages du Titanic de Haouzia, du sous-marin Méduse échoué à Jorf Lasfar ou les catastrophes naturelles comme le tsunami de 1755 qui a touché Mazagan. Cette curiosité s’étend à la micro-histoire de personnages atypiques : le premier vétérinaire marocain Ahmed Laaberki, le sociologue oublié Abbés Lahlou ou Saint-Exupéry et sa visite à Boulaouane. Ces récits, souvent centrés sur des drames humains ou des innovations techniques (comme la culture du tara par l’agronome Cérésole), apportent une dimension narrative qui captive les lecteurs.
Pour Mustapha Jmahri, le magazine Zamane sert souvent de laboratoire de recherche. Une fois publiées et soumises à la lecture du public, ses enquêtes sont révisées et intégrées dans ses ouvrages au sein de sa collection Les Cahiers d’El Jadida. Cette méthode présente un avantage sociologique et documentaire : la sauvegarde des archives. En transférant ses articles de la presse périodique vers le format livre, il assure la pérennité de son travail.
Au-delà du papier, Mustapha Jmahri partage son savoir sur les plateformes numériques connues du pays, telles Quid.ma, Hespress, El Jadida.Scoop ou Assoual Al-an. Cette présence multi-support fait de lui un médiateur intelligent entre la petite Histoire et le public.
