Chronique de Mustapha Jmahri : Histoire de vie ici et là d’une jdidiesage-femme à Genève

En 2004, Naïma Krati Plagnard, infirmière, sage-femme et clinicienne native d’El Jadida exerçant au Service du prénatal des Hôpitaux universitaires de Genève (Suisse), publie un article de recherche novateur intitulé « Rôle de la sage-femme dans le deuil périnatal ». Cette étude clinique et qualitative paraît dans la revue InfoKara (2004/3, Vol. 19, pages 105 à 110) aux Éditions Médecine & Hygiène en Suisse. À travers ce travail académique, l’autrice s’attache à définir l’identité d’une chercheuse issue de la diaspora marocaine qui met son expertise hospitalière internationale au service d’une cause médicale majeure : briser le tabou institutionnel et social qui entoure la perte d’un enfant au moment de sa naissance.
En analysant deux cas concrets, Naïma Krati Plagnard démontre la violence du traumatisme lié à la mort fœtale. Elle souligne que l’écoute active et les compétences relationnelles de la sage-femme sont indispensables pour légitimer la douleur des parents, les guider dans les rituels de séparation et poser les bases d’un deuil sain, évitant ainsi des complications psychiatriques à long terme.
Mais qui est Naïma Krati Plagnard ?
Issue d’une famille modeste mais profondément heureuse, riche d’humanité et de partage avec les foyers de différentes confessions de la ville, Naïma Krati Plagnard grandit au cœur d’El Jadida. Faute de crèche à l’époque, ses parents l’inscrivent d’abord à l’école coranique. Elle se souvient encore avec émotion des traditions qui rythment cette période :
« Quand on finit un module coranique, le fqih me dessine et écrit sur ma planche en bois le verset appris. La coutume veut que l’on prévienne mes parents pour recevoir tout le groupe avec le fqih. On marche alignés, moi en tête de file serrant ma planche contre moi, en récitant le Coran tout le long de la rue de France. C’était magnifique. »
Plus tard, elle fréquente l’école coranique du couple Demnati, où la discipline est stricte : un long roseau sert à rappeler à l’ordre les bavards du fond. Mais le vendredi, l’ambiance se fait conviviale : chacun apporte son verre pour partager le thé et le couscous offerts par les familles. Naïma poursuit ensuite son instruction primaire à l’école Lalla Amina (sous la direction d’une Française, mademoiselle Brugnon), puis étudie au collège Lalla Meryem et au lycée Ibn Khaldoun, tout en faisant partie du tout premier groupe de majorettes de la ville, dirigé par Colette Moret-Puglisi.

Pionnière de la première promotion d’école d’infirmiers
En 1971, Naïma choisit de quitter le lycée pour intégrer la toute première promotion de l’école d’infirmiers d’El Jadida, située dans le quartier de Sid-Daoui, à côté de la maison des personnes âgées et non loin de la place Moulay Hassan (où ont souvent lieu des projections d’éducation sanitaire).
L’école, entièrement gratuite, exige en contrepartie un engagement de servir l’État pendant cinq ans. Le directeur, cadre du ministère de la Santé, est originaire de la région d’Azrou et Midelt. La promotion compte une vingtaine d’élèves, répartis équitablement : une dizaine d’élèves externes locaux et au moins une dizaine d’élèves logés comme internes, car venus spécifiquement de la région de Midelt.
L’encadrement est d’une grande qualité, assuré par des moniteurs marocains diplômés de l’École des cadres de Rabat. Les cours théoriques sont dispensés par des médecins et complétés par des enseignements pratiques. Pour Naïma, cette formation initiale polyvalente s’avère d’une richesse remarquable, lui offrant des bases professionnelles extrêmement solides. À cette époque, l’hôpital d’El Jadida compte encore de nombreuses sœurs religieuses en poste (notamment au bloc opératoire, à la pharmacie et en chirurgie), qui viennent d’ailleurs chaleureusement la féliciter et fêter chez elle la naissance de sa première fille en 1980.

Dans les hôpitaux de Genève
Diplôme breveté en poche, Naïma commence à travailler en 1973. Ambitieuse, elle prépare pendant deux ans un niveau bac par correspondance auprès du Centre de perfectionnement de Rabat pour pouvoir se présenter au concours d’État. Elle réussit et intègre, de 1976 à 1978, l’école d’infirmières de la rue Jenner à Casablanca (l’ancienne école de la Croix-Rouge, située près du marché aux fleurs et de l’hôpital Ibn Rochd), où elle passe deux années en internat pour obtenir son diplôme polyvalent.
La solidité de cette double formation marocaine lui permet d’obtenir de prestigieuses équivalences à l’étranger : un diplôme français de soins généraux en 1978 et un diplôme de sage-femme à Genève, en Suisse, complété plus tard par une formation de clinicienne.
En 1978, elle revient à El Jadida pour occuper le poste de sage-femme à la maternité de l’hôpital Mohammed V. C’est dans sa ville natale qu’elle épouse M. Pierre-Mehdi Plagnard, selon les lois et les coutumes marocaines. Son mari, qui adore El Jadida et ses élèves, enseigne les mathématiques au lycée Ibn Khaldoun en classes de terminale Sciences Expérimentales et Sciences Mathématiques. De leur union au Maroc naissent trois enfants.
En 1986, le couple prend la décision de partir en France en raison de la politique d’arabisation des mathématiques, qu’ils considèrent comme une erreur pédagogique. Naïma y reprend sa carrière hospitalière, avant que son parcours d’excellence ne l’emmène au sein des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Sa carrière y est officiellement couronnée par un certificat de travail établi à Genève le 11 décembre 2012. Ce document administratif atteste qu’elle exerce ses fonctions d’infirmière clinicienne et de sage-femme du 1er octobre 1989 au 30 septembre 2012, date à laquelle elle quitte l’institution de son plein gré dans le cadre du programme d’encouragement à la retraite anticipée. Elle prend ainsi sa préretraite en 2012 pour voyager avec son époux, qu’elle accompagne ensuite avec dévouement à la maison jusqu’à son dernier souffle.
En mai 2017, fidèle à ses valeurs de partage et à son engagement, Naïma Krati Plagnard joue un rôle moteur dans la naissance et la concrétisation d’un projet humanitaire d’envergure : la caravane médicale de l’association franco-suisse « Projet Amoddou ». Après des mois d’une préparation intensive, cette mission se déploie durant une semaine dans les villages de la vallée du Dadès, au cœur de l’Atlas marocain, afin d’organiser des soins et des actions solidaires dans ces régions isolées. Pour son implication, elle reçoit les remerciements du président de l’ONG, Jérémie Thirion.
Ayant quitté le Maroc depuis 1986, Naïma Krati Plagnard mène une brillante carrière européenne tout en restant profondément attachée à sa ville natale. Elle revient régulièrement à Sidi Bouzid, toujours attentive à l’environnement et au bien-être de son entourage. Elle n’hésite pas à prendre des initiatives pour améliorer la qualité de vie dans son quartier. Son sens du civisme et son engagement pour l’intérêt collectif font d’elle une figure inspirante pour ses voisins.
Jmahrim()yahoo.fr
Légende photo : Mustapha Jmahri et Naïma Plagnard, devant la bibliothèque de l’intéressée.

Related posts

Leave a Comment